Mots-clefs

, , , ,

Le Zapping disparaît de la grille de rentrée de Canal+. C’est l’enterrement de l’une des plus intelligentes émissions de la télé.

La rentrée télé de septembre, telle qu’on en perçoit déjà le visage avant l’été, sera marquée par un événement inédit depuis vingt-sept ans : l’absence du Zapping. Cette absence aura l’allure d’un trou béant dans te paysage télévisuel, comme l’indice d’une triste régression. Depuis sa création sur l’antenne de Canal+ en septembre 1989, Le Zapping restait un espace à part, dont la vertu politique excédait le cadre divertissant. En quelques minutes, le programme proposait plus qu’une sélection de courts extraits d’émissions de la veille : il déconstruisait discrètement l’ordre du monde reflété par la télévision. C’était moins un digest qu’un geste de relance.

Si l’équipe de Patrick Menais prêtait tant d’attention aux images fragmentées du petit écran, c’était pour servir la cause du peuple télévisuel : la pertinence de leurs montages quotidiens tenait à ce qu’ils interpellaient notre regard avachi, hypnotisé par l’ivresse du spectacle, en le remusclant, en approfondissant doucement sa capacité d’interprétation du réel. Grâce au Zapping, on découvrait moins les images qu’on avait ratées ta veille que tes images que nous avions précisément déjà vues. Des images vues mais trop vite tues, des images qu’on apprenait à intégrer dans un ensemble de signes plus vaste.

L’intelligence des effets de montage, les cut-up et les rapprochements diaboliques entre les plages hallucinées du PAF tiraient le regard du zappeur vers une prise de conscience salutaire : la furie du monde autant que la futilité de la télé. L’explication donnée le 27 juin dernier par le nouveau directeur des antennes du groupe Canal+, Gérald-Brice Viret, pour justifier la fin du Zapping était, de ce point de vue, affligeante de malhonnêteté et de bêtise. Selon lui, « il n’y avait pas de sens .à faire la promotion des chaînes gratuites sur une chaîne cryptée » ; pire, Le Zapping de Canal+ ne se distinguait pas assez des zappings des autres chaînes selon lui !

Il ne faut avoir rien dans les yeux, ou pire, trop de cynisme chevillé au corps contrôlé par Vincent Bolloré, pour oser sacrifier avec tant de désinvolture l’une des plus grandes réussites de la télévision française de ces dernières décennies. Un sacrifice qui en accompagne d’autres : celui de Yann Barthès et celui de l’investigation, incarnée par des journalistes comme Jean-Baptiste Rivoire, dont le « nouveau Canal » ne veut pas non plus, entièrement dévoué à son tropisme obsessionnel du divertissement dépolitisé, hors sol, abrutissant. Ce règne du divertissement que Le Zapping n’a cessé d’observer d’un œil critique durant vingt-sept ans, à la fois amusé et affligé.

Avec la disparition du Zapping, l’affliction ne fait même plus rire. Il fut l’honneur d’une télévision lucide et réflexive, aujourd’hui déshonorée par la mainmise de programmateurs aveugles et ahuris.


Jean-Marie Durand – Les Inrocks – Source