Mots-clefs

, , , , , , , , , , ,

Sur la promenade, c’est business as usual : le défilé d’été de la “ville du péché”. Plagistes, entraîneuses, mendiants, touristes déambulent sur le boardwalk, “la promenade la plus longue du monde”, dit une pancarte. La foule passe devant les employés du Trump Taj Mahal en grève, comme devant une attraction parmi d’autres. Les mouettes ricanent, picorent des restes de hot-dogs.

Atlantic City est un vieux laboratoire, où les Etats-Unis ont jadis inventé l’industrie du divertissement et dont Donald Trump fut un jour le roi. Les grévistes du casino qui porte le nom du candidat républicain à la présidence réclament une retraite et une assurance santé, supprimées depuis le dernier plan de sauvetage de l’établissement ; le Taj en est à sa cinquième banqueroute. Ils apostrophent les vacanciers : “N’entrez pas là-dedans, c’est plein de punaises de lit !”

3 000 salariés sur le carreau 

(…), tombée le 3 août : le Taj va fermer, pour de bon cette fois, laissant ses 3 000 salariés sur le carreau. Décision du patron, Carl Icahn. Il dit perdre plusieurs millions chaque jour et accuse les syndicats d’avoir creusé la tombe du casino avec leurs demandes.

Impossible de lire dans les pensées des employés non grévistes, bengladis, afro-américains, latinos, qui garent les voitures des clients pour quelques jours encore, et portent sur eux une chemise bleue avec, en lettres brodées, te nom de l’homme qui les pourrit à la télé depuis plus d’un an : « Trump ».

Une plaque à sa gloire trône devant la fontaine du parking ; il a toujours son nom en lettres capitales au sommet de la tour du Taj. C’est le résultat d’une illusion financière. Trump n’est plus le boss de quoi que ce soit à Atlantic City. Après la quatrième faillite du Taj, la société exploitante, Trump Entertainment Resorts, a changé de mains. Le casino appartient aujourd’hui à un homme d’affaires bien plus riche. La fortune de Carl Icahn est en effet estimée entre 13 et 20 milliards de dollars. Icahn a racheté les dettes de Trump, c’est lui le pilote et c’est contre lui que ferraille le personnel. Il possède d’autres casinos : le Tropicana, et le Trump Plaza, aujourd’hui une ruine interdite d’accès. Icahn et Trump s’estiment beaucoup; Trump veut en faire son secrétaire au Trésor, une fois élu président des Etats-Unis. Il a accepté de garder son nom sur le Taj, contre une somme d’argent inconnue.

Trump et Atlantic City, c’est bel et bien du passé, même s’il a jadis possédé 30% du parc hôtelier. …(…) entre 1983 et 1990, quand Trump a construit le Plaza et le Taj, avec de l’argent emprunté aux banques à l’esbroufe, avec, en guise de gage, son simple nom, déjà célèbre à l’époque. Trump a possédé jusqu’à trois casinos : le maximum autorisé par la commission de contrôle des casinos du New Jersey, l’organe qui octroie les licences d’exploitation, le sésame pour exploiter un établissement. La commission siège sur le boardwalk, entre une friterie et un salon de massage à 20 dollars le full body treatment.

Avant de délivrer une licence, la commission passe en revue l’impétrant pour vérifier qu’il est judiciairement clean. Il est établi que Trump a bénéficié d’un gros traitement de faveur. Ses liens avec la mafia new-yorkaise, qui tenait les syndicats du bâtiment et faisait la pluie et le beau temps sur les prix du béton, ont facilité la construction de la Trump Tower à Manhattan. Ils ont aussi attiré l’attention de la justice de New York, et auraient dû l’interdire de licence. Trump est pourtant passé au vert sans problème. Il avait une vision pour la ville et beaucoup d’argent.

(…)

Les premières années de Trump à Atlantic City furent mirifiques. C’était la grande époque des spectacles de catch WrestleMania, de Hulk Hogan, des combats de Mike Tyson au Boardwalk Hall. (…) Comme une étoile filante dans le ciel d’Atlantic City, « Trump a beaucoup brillé mais s’est vite éteint », explique Diana Hussein. Les choses ont vite commencé à se gâter pour Trump qui, dès 1990, ne paie plus ses factures. Quelques mois à peine après son ouverture, en 1991, le Taj est en banqueroute. La toute première de Donald Trump. Son empire immobilier est au bord de l’implosion.

Pour éviter des fermetures de casinos en cascade et la perte de milliers d’emplois, l’Etat du New Jersey décide de voler au secours de Trump. Le contribuable du New Jersey a dû régler l’ardoise. L’énormité de sa dette, l’ampleur de ses opérations l’avaient rendu too big to fail, trop gros pour échouer; exactement comme les banques de Wall Street lors de la crise financière. Si le New Jersey avait laissé Trump se débrouiller, il aurait disparu du paysage médiatique, noyé dans un océan de dettes; nous nagerions aujourd’hui dans un présent dystopique, sans tweet de Donald Trump.

(…)

Lors du meeting de Bernie Sanders à Atlantic City, (…) le candidat socialiste a fait d’Atlantic City un symbole de l’Amérique, des milliardaires exploitant les employés. Les adversaires politiques de Trump misent sur Atlantic City pour ridiculiser l’homme d’affaires : le mois dernier, Hillary Clinton a fait un discourt devant le Trump Plaza abandonné, avec des traces du nom “TRUMP » affadies sur le mur derrière elle. Effet visuel garanti. Le mur a depuis été recouvert d’une épaisse peinture noire.

Peu importe les magouilles, les ardoises, le plan de sauvetage du New Jersey. La magie Trump opère encore parfois, surtout là où on ne l’attend pas. Un vétéran en fauteuil roulant vend pour quelques dollars des petits drapeaux américains, tous les jours devant le Trump Plaza depuis sa fermeture : « C’est le seul endroit où on ne peut pas me virer » Leslie Lee a 69 ans, presque le même âge que Trump. Pendant que Donald évitait la mobilisation pour une imaginaire déformation du pied, Leslie fêtait son 21e anniversaire à Da Nang, au Vietnam. Il n’en veut pas à Trump pour avoir évité l’armée grâce à son argent. « Tant mieux, s’il a évité la draft. C’était une boucherie injuste et inutile ! »

(…)

Pour Guardian, [maire de la ville], élu en promettant de diversifier t’économie, le péché originel d’Atlantic City est d’avoir mis tous ses œufs dans le même panier. « Tant qu’on était la seule ville de jeu de la Côte Est, on n’avait pas besoin d’être bons… Juste d’être ouverts. L’argent rentrait et la vie était belle. Aujourd’hui, il y a trente casinos sur la Côte Est. » La ville reverse des millions à l’Etat, mais reçoit trop peu en retour, d’où le sous-développement dès qu’on quitte le boardwalk : « On est toujours  une vache à lait pour l’Etat du New Jersey. On est ruinés, mais on n’est pas morts, on a toujours 25 millions de visiteurs par an. On demande juste à être traités comme les autres villes. » Il travaille à l’arrivée d’un campus en 2018.

(…)

Maxime-Robin – Les Inrocks – Source