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« La perte d’un emploi est une violence (…). Le salarié licencié ne perd pas uniquement son emploi, mais aussi son identité au travail, l’estime de soi, le sentiment d’appartenance à un collectif.»

L’exclusion hors du monde du travail provoque une véritable souffrance psychique, même si les personnes qui ont un emploi peuvent aussi subir de nombreuses pressions et parfois des humiliations. Les licenciements, les fermetures d’entreprises ne constituent pas seulement des faits quantifiables (nombre d’emplois perdus, nombre de personnes reclassées…). Ils représentent autant d’épreuves, de ruptures, de traumatismes qui s’effacent derrière des impératifs économiques, financiers. Les nouvelles règles du jeu de la mondialisation aujourd’hui et les politiques managériales ignorent les répercussions humaines. La perte d’un emploi est une violence. Se développent alors un profond sentiment d’injustice, la déperdition d’un savoir-faire collectif et le sentiment d’une incapacité à apporter sa pierre au sein de la société. Nous avons mené, avec les sociologues Barbara Rist et Estelle Durand, 90 entretiens, après les plans sociaux successifs, en 1996, de l’équipementier automobile Chausson, une filiale commune des groupes Renault et Peugeot installée en banlieue parisienne. Déjà à l’époque, nous avions constaté que le salarié licencié ne perd pas uniquement son emploi, mais aussi son identité au travail, l’estime de soi, le sentiment d’appartenance à un collectif.

Clichés et stigmatisation sociale

Du jour au lendemain, les personnes vivent une remise en question de leur quotidien, où le travail tient une place hégémonique. Dans une société où le chômage est pourtant massif, ceux qui sont privés d’emploi sont stigmatisés. Lors de mes travaux de recherches, j’ai entendu ces clichés répandus sur « ceux qui profitent du système », qui « vivent aux crochets de la société sans vraiment chercher un emploi »…

Au-delà des clichés, il y a aussi toutes les généralisations transformées en fausses vérités universelles, entre autres par les médias. Trop souvent, les personnes en recherche d’emploi, se sentant stigmatisées, vont jusqu’à renoncer aux prestations sociales, ce qui explique en France un non-recours croissant aux droits. Le chômage, comme une onde de choc, ébranle aussi la cellule familiale. On constate une augmentation des séparations et des divorces, ainsi que des violences intra-familiales. Il a un impact sur toute la famille, sur le devenir scolaire des enfants, sur leur vie et leur équilibre.

Pathologies graves

Le chômage expose incontestablement à un risque majeur de pauvreté. La diminution de la consommation, dans un ménage comptant un chômeur, est estimée à 40% par rapport à un ménage sans chômeur, le risque de surendettement est considérablement augmenté aussi. La majorité d’entre eux se sentent victimes, dévalorisés et ont la crainte de ne plus être « employables », selon les critères du marché du travail. Les maux des personnes au chômage sont autant psychiques que physiques. La souffrance est immense : alcoolisme, dépression, pathologies graves, voire cancers. Il y a urgence à restaurer l’estime de soi et la confiance en soi des millions de Français sans emploi. À favoriser le soutien et la com­préhension, plutôt que les jugements hâtifs, profondément destructeurs pour eux, mais aussi pour la société dans son ensemble.


Lu dans Convergence N°349. Article signé Danièle Linhart, sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS


Ouvrages: La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Erès 2015. Perte de soi, perte d’emploi (avec B. Rist et E. Durand), Érès Poche, 2009.