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A 53 ans, Arnaud Montebourg doit déclarer, cet été, sa candidature à la présidentielle et (…) participer à la primaire de La Belle Alliance populaire (le PS et ses alliés radicaux et écologistes), (…) Il entend incarner une autre voie entre ce qu’il qualife de « sarkhollandisme », c’est-à-dire « l’alliance des libéraux de droite et de gauche », et le projet « nationaliste et agressif » de Marine Le Pen.

(…) Le chantre du redressement productif esquisse son programme. Il propose avant tout « une réaffirmation de la France au niveau européen »et « une restauration démocratique ».

  • Quand on observe l’offre qui se dessine pour l’élection de 2017, on constate que la quasi-totalité des candidats de la dernière présidentielle pourraient concourir de nouveau. Les électeurs sont-ils condamnés à subir l’année prochaine un remake de l’élection de 2012 ?

Arnaud Montebourg : Deux projets sont sur la table. Le premier représente la fusion des libéraux de droite et de gauche dans une forme de « sarkhollandisme ». Il s’agit d’un projet libéral autoritaire appuyé sur les dogmes de Bruxelles qui fait qu’on vote, mais que cela ne change rien, constituant une sorte d’alternance fictive. C’est l’obsession de la dette, des déficits, et les vastes plans d’austérité, qui ont été mis en œuvre par Nicolas Sarkozy et poursuivis par François Hollande, sous des formes diverses et notamment fiscales, assorti d’un autoritarisme commun aux deux présidents pour les faire passer. Ce projet vise à rééduquer le peuple qui penserait mal. C’est la domination de l’élite sur le peuple.

L’autre projet proposé aux Français, c’est le projet nationaliste, agressif et raciste, du Front national. Il veut organiser la dissolution de l’élite qui pense mal et agit mal, et qui doit disparaître sous les fourches Caudines de la vengeance populaire incarnée par la famille Le Pen.

  • Dans les deux cas, nous avons à faire face à un projet destructeur pour le pays. Comment pourriez-vous changer la donne ?

Il existe un chemin pour imaginer des solutions qui ne consistent ni à monter les élites contre le peuple, ni le peuple contre les élites, mais au contraire à unifier une partie du peuple et une partie de l’élite pour revenir aux fondamentaux du projet européen et assumer une réaffirmation de notre pays dans l’Union européenne. Comme le souligne Emmanuel Todd, au sein de l’Europe, l’Allemagne a déjà procédé à sa propre réafirmation à l’occasion de la réunification, l’Angleterre vient à son tour de réafirmer les fondamentaux de sa nation à travers le Brexit, en proclamant la supériorité de la souveraineté du Parlement anglais. Seule la France n’a pas encore procédé à cet aggiornamento. Car, finalement, les prémonitions de Pierre Mendès France, dans son discours de 1957 contre le traité de Rome, qui prophétisait la dérive technocratique de la construction européenne, se sont réalisées.

Notre pays est aujourd’hui dans l’inconfort au sein de l’Union, il ne peut se tenir ni debout, ni couché. Il subit le châtiment que l’on infligeait au Moyen Age aux damnés de la terre et qu’on appelait justement l’inconfort. « il faut unifier une partie du peuple et une partie de l’élite pour revenir aux fondamentaux du projet européen. »

  • Quelle est donc, selon vous, la bonne stratégie européenne à suivre pour la France ?

Celle du général de Gaulle ! Celle consistant à dire que, si la France n’est pas entendue, elle quittera la table de la discussion européenne jusqu’à ce que ses partenaires acceptent de travailler au changement du projet européen. Elle suspendra unilatéralement un certain nombre de dispositions d’origine européenne qui portent atteinte à son intérêt national. J’ai, par exemple, proposé il y a plusieurs mois la suspension unilatérale de la directive sur les travailleurs détachés. Je note que le Premier ministre est curieusement en train d’y venir…

Prenons l’exemple du Tafta. J’ai entendu François Hollande dire à Washington qu’il était favorable à ce traité. J’ai entendu le Premier ministre dire au contraire, le 26 juin dernier, à Belleville-sur-Mer, que ce traité ne pouvait être accepté. Or, deux jours plus tard, Jean-Claude Juncker a expliqué qu’un Conseil de l’Union européenne venait de se réunir et qu’en son sein aucun pays ne s’était opposé au Tafta.

La France parle donc un double langage, un pour les Français, un autre pour l’oligarchie européenne, et chacun comprend qui sera trompé à la fin. Notre intérêt constant est attaché à l’Union européenne, mais les Français et beaucoup d’autres Européens n’acceptent plus, à juste titre, la dérive libérale autoritaire du projet européen.

La France doit savoir ce qu’elle veut, décider pour elle-même et affirmer sa position au sein de l’UE. Et cela passe aussi par une transformation intérieure profonde.

  • Sur quelles bases doit reposer ce projet intérieur ?

D’abord, notre pays a besoin d’un projet de retour à la puissance économique, par l’alliance des forces productives, sociales et économiques. Un compromis historique doit être imaginé entre les forces sociales afin de stabiliser et d’unifier le pays autour d’un projet qui les transcende. Sinon, il sera impossible de défendre notre modèle social qui mourra, faute d’être financé. Ensuite, il faut impérativement lui adjoindre une restauration démocratique pour mettre fin aux coups de force institutionnels permanents qu’autorisent nos institutions. Car, aujourd’hui, le fossé se creuse avec les citoyens, qui ne reconnaissent plus la légitimité de leurs dirigeants élus.

  • Vous pensez au recours au 49.3 pour faire adopter la loi Travail ?

Je pense à l’usage excessif du 49.3. Je pense au funeste projet de la déchéance de la nationalité, mais pas uniquement. Je pense aux pouvoirs excessifs et disproportionnés confiés à un seul homme, le président de la République. Je parle de l’irresponsabilité institutionnelle du gouvernement qui ne rend de comptes à personne. Je parle de l’expulsion des citoyens du système institutionnel. Encore une fois, cela ne fonctionne pas de cette manière dans d’autres pays démocratiques.

  • Vous défendez toujours une VIe République ?

Il y a quinze ans, j’avais écrit un programme complet de réforme de la Ve République, dans un livre qui s’appelait la Machine à trahir, qui reste d’ailleurs tout à fait d’actualité. A l’époque, nous étions au pouvoir sous Lionel Jospin dont on peut saluer rétrospectivement l’esprit démocratique, au regard des dérives que nous constatons aujourd’hui. Mais il faut bien comprendre que l’on ne peut pas fonder un système politique sur la seule vertu des hommes. La question fondamentale, c’est celle du régime, et plus particulièrement de l’irresponsabilité du chef de l’Etat. La réduction des pouvoirs du président de la République est donc aujourd’hui hautement nécessaire. Dans une vraie démocratie, l’élu doit être responsable de ses décisions, ce qui suppose qu’il doit rendre compte de celles-ci à quelqu’un. Tel n’est pas le cas dans le système politique français.

  • Comment le corriger ?

En réduisant les pouvoirs du président et en collégialisant certaines de ses décisions. Prenons l’exemple de l’article 13, qui lui permet de nommer n’importe qui à la tête de grandes entreprises publiques, de façon monarchique. Pléthore de candidats font antichambre à l’Elysée, et c’est fnalement le bon plaisir du prince qui l’emporte. L’enjeu est pourtant considérable. Il concerne des entreprises qui représentent souvent des centaines de milliers d’employés et dont la mauvaise gestion peut conduire à des désastres, nous en avons quelques exemples dans l’actualité. Mais, quand François Hollande laisse entendre qu’il est prêt à soumettre sa candidature à une primaire, c’est déjà une façon de réduire les pouvoirs du président ?

  • C’est un progrès démocratique, non ?

Il est obligé de s’y soumettre dans des conditions fixées, en effet, par son propre parti. Cela dit, la primaire ne fait pas tout. Elle ne concerne que la désignation d’un présidentiable, pas l’exercice du pouvoir lui-même.

  • Est-ce quand même un outil utile pour renouveler le personnel politique et moderniser les pratiques ?

Oui, la primaire permet de faire émerger des alternatives, d’ouvrir le débat public à des solutions nouvelles. C’est un système qui permet d’imaginer des projets approuvés par une fraction de l’électorat plus concernée que d’autres. Son grand mérite, c’est d’ouvrir la politique pour ne pas qu’elle se fasse dans l’ombre, en chambre… Quand j’ai imaginé la première primaire citoyenne de la gauche, avec le regretté Olivier Ferrand, entre 2008 et 2010, j’ai eu beaucoup de mal à l’imposer. On me disait que ce n’était pas conforme à la Ve République. Je constate qu’aujourd’hui, avec l’effondrement de la légitimité du système politique français, elle est devenue une nécessité, dupliquée désormais à droite.

  • Comment comptez-vous porter cette restauration démocratique ?

En proposant que tout ne puisse pas procéder du président de la République. Le système qui consiste à croire qu’on peut s’en remettre à un président pour régler tous les problèmes est un système dangereux qui avait été amplement critiqué par Pierre Mendès France dans la République moderne, en 1962. A part de Gaulle et Mitterrand, on n’a pas trouvé d’homme providentiel qui règle tous les problèmes. Il est donc nécessaire de construire un autre équilibre des pouvoirs. Qu’ont inventé les Grecs au Ve siècle avant Jésus-Christ ? La reddition des comptes. Où est-ce que cela existe en Europe ? Partout ! Y a-t-il une exception ? Oui, la France ! Il faut rendre des comptes et installer des systèmes de contrôle démocratique sérieux.

  • Vous iriez jusqu’à la révocation des élus ?

Dans certaines conditions, cela doit être sérieusement envisagé, mais je crois surtout nécessaire de créer une procédure de mise en jeu de la responsabilité ministérielle. Aujourd’hui, la seule mise en jeu de la responsabilité d’un gouvernement par l’Assemblée nationale, c’est la motion de censure. Nous pourrions imaginer qu’un ministre seul puisse se faire renverser indépendamment du gouvernement, sur la base de ses erreurs et de ses échecs. Un ministre ne doit pas seulement risquer son poste du fait de son maître, le président qui le nomme, mais surtout de son souverain, le Parlement. Ensuite, il faut réduire la place de la technostructure. Regardez les candidats, regardez d’où ils viennent. Ils ont fait les mêmes écoles, appris les mêmes polycopiés, répété les mêmes dogmes et fait les mêmes politiques. Vous comprenez que la population soit en rébellion. Elle a l’impression de subir une captation du pouvoir au profit d’une oligarchie dotée de privilèges, de hauts salaires, de système de pantouflage, de cumul de retraites, de monopole de distribution des postes. Il faut préparer un programme de démantèlement des privilèges de la haute fonction publique. Installer par exemple un spoil system, consistant à ce que chaque directeur d’administration centrale soit obligatoirement démissionnaire à l’arrivée d’un nouveau ministre. Avec des idées simples et concrètes, on peut transformer la réalité en exercice du pouvoir.

  • Vous êtes prêt à porter ce projet en étant vous-même candidat à une primaire présidentielle ?

La décision sera prise et connue dans l’été. La question est de savoir si on peut empêcher une nouvelle victoire du sarkhollandisme. Je le crois, et c’est nécessaire ! Car, s’il l’emporte, à la prochaine alternance, ce sera alors le moment du chaos lepéniste. L’heure est donc grave. La responsabilité de chacun – la mienne y compris – est de trouver les voies et les moyens pour épargner une telle catastrophe à notre pays.

  • Un tel enjeu pourrait-il justifier que vous soyez candidat à la présidentielle directement, sans passer par une éventuelle primaire ?

Il ne faut rien s’interdire qui puisse contribuer intelligemment à l’avenir du pays. (…)


Marianne – Source