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L’histoire des luttes fait la part belle aux soulèvements populaires et à quelques morceaux de bravoure, en particulier à l’occasion de la naissance de nos républiques.

Les soulèvements populaires qui les ont précédés et la personnalité des politiques qui les ont mis en œuvre occupent la première place dans la mémoire collective et les livres d’Histoire.

Pourtant, en marge de cette image réductrice, c’est tout un peuple de personnes anonymes qui a forgé au jour le jour la société dans laquelle nous vivons, et par de nombreuses actions de courage, de résistance et d’initiative.

Si j’ai commencé par évoquer la République, c’est parce que nous vivons sous ce régime qui fait de nous des citoyens, que nous avons des liens avec lui et que les évolutions sociétales se font en règle générale par ses lois.

Par un ensemble de luttes sociales et de débats de société, les citoyens ont acquis plusieurs droits fondamentaux dont le droit de vote, tardivement pour les femmes, le droit d’association, le droit syndical et plus récemment le droit à l’interruption volontaire de grossesse parmi d’autres, ainsi que le droit à la liberté de conscience et au libre exercice des cultes, assuré et garanti par la loi de 1905.

Cet ensemble de dispositions législatives a pour conséquence que les citoyens que nous sommes vivent dans un pays civilisé leur assurant un minimum de bien-être et de sécurité.

En revanche, il faut constater qu’en ce qui concerne la vie quotidienne, de fortes inerties perdurent et maintiennent le citoyen en état de dépendance dans de nombreuses situations considérées comme marginales par la société dominante. Ces inerties sont le produit d’une trilogie composée d’une classe politique peu renouvelée qui passe son temps à vouloir se faire réélire, d’archaïsmes culturels persistants entretenus par les religions et de pressions économiques envahissantes qui détruisent peu à peu les services publics.

Dans ces conditions, les citoyens n’ont pas d’autre solution que d’entrer en lutte par tous les moyens à leur disposition, à savoir leur propre courage, leur capacité de résistance et leurs initiatives. Courage, résistance et initiatives sont les trois principaux vecteurs des luttes citoyennes au quotidien.

Il en faut du courage aux personnes en difficulté pour affronter chaque jour l’adversité ; aux personnes et familles à très faibles ressources qui doivent aller quémander leur nourriture voire la récupérer dans les poubelles ; aux personnes handicapées dont les gestes quotidiens leur rappellent sans cesse leurs limites et aux familles qui les aident à vivre le plus décemment possible ; aux parents isolés, la plupart du temps des femmes, qui cumulent problèmes personnels et désir de donner à leurs enfants un avenir meilleur ; à tous ceux qui souffrent, quelle qu’en soit la raison, car il faut du courage pour supporter la souffrance.

Il faut une force de résistance aux citoyens et à leurs familles pour s’opposer aux difficultés fonctionnelles de la vie quotidienne : difficultés administratives liées aux contraintes de règlements et de procédures qui obligent à retourner plusieurs fois dans des services publics dont l’accès diminue quand il n’est pas nul en milieu rural ; difficulté même de faire appliquer la loi quand différents services n’en ont pas la même lecture ; résistance aux dictats de l’écono­mie voulant faire des citoyens de simples consommateurs soumis à une publicité s’affranchissant de la morale et détournant la notion de bien-être au profit d’illusions lucratives pour ceux qui les préconisent ; résistances sociétales aux archaïsmes culturels qui perdurent, entretenus par les religions qui cherchent à enlever au citoyen sa liberté de conscience et son droit à ne pas avoir de croyance révélée.

Ainsi, par courage et résistance, les citoyens et leurs familles luttent au quotidien pour survivre et maintenir, pour eux-mêmes et pour la société, des conditions de vie que les inerties précédemment dénoncées veulent maintenir en deçà du niveau que la République devrait être en mesure de leur procurer.

Ceci étant, ces mêmes citoyens et leurs familles ne peuvent attendre que les fameuses inerties veuillent bien se débloquer, aussi recourent-ils à toutes les initiatives issues de leur imagination pour inventer un mode de vie plus adapté à leurs souhaits, en commençant par la vie quotidienne au sein des familles dont les caractéristiques ont évolué spontanément en dehors des normes sociales préétablies : enfants nés hors mariage, familles recomposées, monoparentales, homo-sexuelles et même homoparentales, démontrent une liberté d’existence qui se trouve précéder, parfois tardivement, les évolutions sociétales.

Ces initiatives existent également dans le domaine de la santé par les choix qui sont faits de privilégier l’alimentation naturelle, les produits de proximité, les formules coopératives, les AMAP, qui imposent à la société de consommation une alternative de qualité. On les retrouve aussi sous forme d’initiatives personnelles et collectives pour garder ou créer son travail, inventer de nouvelles formes économiques, de nouvelles formes d’organisation, de  nouvelles formes de management pour une société plus humaine.

Par courage, résistance et initiatives, les luttes citoyennes au quotidien bousculent les inerties et façonnent la société.

Elles ont participé à l’histoire, elles occupent notre quotidien, elles seront un ferment pour l’avenir.


Michel Canet – Lu dans « UFAL info » N° 65