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De plus en plus de salariés en France ne partent pas en vacances, signe de la réduction du pouvoir d’achat et des attaques contre les conquêtes sociales de 1936 et de 1945. Des attaques poursuivies par la loi El Khomri…Président aujourd’hui du Secours populaire français (SPF), Julien -Lauprêtre avait 10 ans en 1936. « Cet été-là, je m’en souviens parfaitement. C’est la première fois que je suis parti en vacances. Fils de cheminot, j’ai passé un mois sur l’île de Ré, dans une colonie du Secours ouvrier international, qui est un peu l’ancêtre du Secours populaire. Et j’y suis retourné durant l’été 1937. » Son engagement auprès des classes populaires ne s’est jamais démenti par la suite. Résistant à 16 ans, proche du groupe Manouchian, il continue, à 90 ans, à diriger le SPF, qui mène chaque année une « Campagne vacances ».

Le 15 août 2014, 5 000 enfants de quartiers populaires ont goûté aux joies des bains de mer à Ouistreham (Calvados), dans le cadre de la Journée des oubliés des vacances. La plupart n’avaient jamais vu la mer, et certains n’avaient même jamais pris le train. L’année suivante, à la même date, le SPF a réuni 70 000 enfants au Champ-de-Mars, à Paris, pour leur faire découvrir la tour Eiffel. Et 400 personnes sont allées à leur tour sur l’île de Ré.

Ces moments joyeux sont aussi des fiertés pour Julien Lauprêtre : « À chaque voyage à la mer, quand j’accompagne ces gamins ou ces familles, je dis toujours à mes collègues : “Regardez les yeux des enfants !” » Et le président du SPF de rappeler que, dans un récent sondage, 84 % des Français déclaraient que les vacances étaient une nécessité. D’où l’intitulé de la campagne du SPF : « Les vacances, c’est pas du luxe, c’est un droit ! » Or, aujourd’hui, un enfant sur trois et un -Français sur deux ne partent jamais (en considérant un séjour de congés à partir de quatre nuits passées en dehors du domicile). Au total, en 2014, plus de 3 millions de jeunes ont passé les congés chez eux. Pourtant, au SPF, jamais on ne vient solliciter des vacances.

« Les gens viennent d’abord pour demander à manger, ou à la rigueur des vêtements. Et quand on leur propose de profiter, ou de faire profiter leurs enfants, d’un voyage à la mer ou à la campagne, la plupart répondent : “Non merci, ce n’est pas pour nous, on n’est jamais partis…” C’est pour cela qu’on doit non seulement répondre aux besoins les plus fondamentaux, mais aussi apprendre aux gens qu’ils ont le droit de partir en vacances. » Ainsi, le SPF a développé un partenariat avec les Gîtes de France, hors congés scolaires, remplissant ainsi les établissements lors de week-ends ou de courts séjours avec des personnes défavorisées.

Il y a quatre-vingts ans, avec le Front populaire, quand les accords de Matignon ont permis aux salariés d’avoir, pour la première fois de leur vie, quinze jours de congés payés, le tourisme n’était pas encore une industrie. On regarde avec émotion ces photos de 1936, avec ces couples de travailleurs rejoignant la mer en tandem ou à vélo, envahissant les plages réservées jusqu’ici aux riches, ces -derniers horrifiés devant ces hordes de « congés payés » goûtant soudain les mêmes plaisirs et le même air qu’eux.

À l’époque, quasiment aucune structure touristique n’existait – en dehors des hôtels, inabordables évidemment. Les ouvriers sont donc le plus souvent partis en camping, avant que ne se créent des structures collectives, développées principalement par les organisations syndicales. Le tourisme de masse a donc d’abord été social. Sous l’égide d’Ambroise -Croizat, ministre du Travail à la -Libération, les entreprises de plus de cinquante salariés se voient dans l’obligation d’avoir des comités d’entreprise (CE), qui seront des fers de lance dans le développement de colonies pour les enfants et de villages-vacances pour les familles.

Un droit de plus en plus rogné

En pointe dans les négociations sur les annexes 8 et 10 de l’Unedic, celles qui concernent les intermittents, Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT-Spectacle et membre de la Commission exécutive confédérale de la CGT, est chargé de la commémoration des 80 ans des conquêtes sociales de 1936. Un anniversaire fortement troublé par le mouvement contre la loi travail. Toutefois, la confédération a tenu à rappeler symboliquement les conditions des premières vacances des travailleurs en plantant une tente Trigano – la tente française la plus répandue à l’époque –devant son siège de Montreuil. Une toile de tente qui sert aussi de support matériel – de toile, donc – aux peintures de 36 artistes, dans le cadre d’une exposition intitulée « 36/36 », qui a débuté en juin à l’Assemblée nationale et qui devient ensuite itinérante avant d’être montrée à la Fête de l’Humanité en septembre.

« Mais on fait moins de choses qu’on ne l’avait imaginé, à cause de la lutte en cours contre la loi travail, regrette Denis Gravouil, même si les grandes grèves et les occupations d’usine de l’époque résonnent fortement avec le mouvement actuel. D’ailleurs, il y a une certaine tendance à ne parler, à propos du Front populaire, que des congés payés, qui sont certes importants mais qui, du coup, occultent le reste. Or, 1936, ce sont aussi les conventions collectives, le pays bloqué pour obtenir des droits nouveaux, la hausse des salaires et la réduction du temps de travail à 40 heures payées 48… Tout un ensemble qui fait écho à l’opposition à la loi travail. »

Néanmoins, le syndicaliste rappelle à quel point le droit aux vacances est de plus en plus rogné, sinon franchement attaqué. « Les patrons n’ont jamais pu avaler le fait de payer des salariés ne travaillant pas ! Mais, comme le privé s’est emparé de l’industrie du tourisme et que cela rapporte beaucoup, on ne peut plus y toucher, le calendrier scolaire étant même devenu hautement stratégique. Cela dit, la tendance est de ne permettre qu’aux plus riches de partir. » Ainsi, si 80 % des cadres partent bien en vacances, à peine 50 % des ouvriers se le permettent.

Avec la hausse du chômage, la disparition de nombre d’usines et, surtout, la baisse du pouvoir d’achat, deux tiers des Français ne partant pas l’expliquent par des raisons financières. Et lorsque les salariés travaillent dans des entreprises qui n’ont pas de CE, il leur est de plus en plus difficile de dégager un budget pour prendre l’air. Tout comme d’envoyer leurs enfants en colonie. Si les CE des grands groupes et les municipalités proposent des séjours à prix modestes (l’offre de ces dernières se réduisant à mesure des restrictions budgétaires), on trouve dans le secteur privé une grande variété de prestations, mais à des prix élevés.

Un rapport récent du ministère de la -Jeunesse et des Sports signale que le taux de départ des enfants en colonie – qui était de 15 % en 1995 – avait chuté de moitié en 2014, peinant à atteindre 7,5 %. Et Denis Gravouil de saluer le travail d’une association comme Ancav-TT, héritière de -Tourisme et -Travail, créée en 1944 et liée à la CGT, qui non seulement fédère les CE de grandes entreprises pour mutualiser leurs activités de vacances, mais permet aussi aux salariés qui n’ont pas de CE d’accéder à des séjours.

Dissocier rémunération et temps de travail

Ce droit aux vacances – dont il est déjà bien difficile de jouir pleinement pour les salariés les moins favorisés ou les moins protégés – est dans la ligne de mire du patronat. Les statuts d’auto-entrepreneur, de pigiste ou de tout autre précaire nient presque par nature le droit aux congés payés. Vous ferez des économies pour pouvoir prendre des vacances, mais personne ne vous paiera pendant ce temps-là !

Comme le rappelle l’économiste Bernard Friot, « en 1936, les occupations d’usines ont rendu possible l’obtention de droits qui ne figuraient pas dans le programme du Front populaire, qui était bien plus “plan-plan”. La victoire électorale a d’abord donné confiance aux travailleurs, mais ce sont les occupations d’usines qui ont permis ces conquêtes sociales d’une ampleur inédite ». Bien sûr, Bernard Friot salue la présence inédite de ces millions de salariés sur les plages et dans nombre de lieux qui, jusqu’alors, leur étaient interdits économiquement – « même si le capital a, depuis, récupéré pas mal de ces lieux. Mais, contrairement à ce qu’on a souvent dit, les vacances de 1936, ce n’est pas “la conquête du temps libre”. L’acquis central des congés payés, c’est que l’on a dissocié le salaire de la présence dans l’entreprise ! »

Dissocier la rémunération du temps passé sur le poste de travail, en effet, a été une nouveauté considérable, que le régime général de la -Sécurité sociale a consolidée dès la Libération, via le régime de l’assurance chômage et le régime général des retraites. « On est alors entré dans une logique de salaire à vie, attaché à la personne, et non plus à son montant de cotisations lié au temps d’emploi. Ce droit au salaire attaché à la personne a ainsi permis la revendication juste d’une retraite à 55 ans à 75 % de notre meilleur salaire brut, donc à 100 % de notre dernier salaire net ! Hélas, même la CGT n’en parle plus, sauf erreur de ma part, depuis son congrès de 1995. Or, c’est une revendication majeure pour le monde du travail. »

C’est pourquoi Bernard Friot souligne une erreur qui lui semble répandue aujourd’hui au sein du mouvement social : celle de ne considérer la loi El Khomri que sous un seul angle. « Cette loi n’est pas seulement en train de détruire le régime général conquis en 1945 dans la continuité de 1936 : elle construit un autre modèle, autrement plus insidieux pour le monde du travail. Elle tend notamment, avec le compte personnel d’activité, à revenir à une logique du “j’ai cotisé tant, j’ai droit à tant”. Et ce sera la course à l’échalote pour tous les salariés, l’un contre l’autre… »

L’économiste salue, de ce point de vue, la lutte des intermittents du spectacle et de l’audiovisuel, qui, en ne voulant pas d’employeurs à temps plein, exigent d’être payés entre deux cachets. « Puisqu’ils produisent de la valeur entre deux cachets, ils doivent être rémunérés pendant ce temps-là. Il s’agit de préserver la rémunération en dehors du temps d’emploi, c’est la bataille fondamentale aujourd’hui », rappelle Bernard Friot. Avec des congés payés par le patronat pour tous !


Olivier Doubre – Politis – Source