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(…) Quand l’actualité donne à voir la multiplication des formes de souffrance au travail, des classiques accidents du travail aux maladies professionnelles en passant par la croissance exponentielle de l’usure prématurée jusqu’aux inaptitudes et invalidités, le dévoilement des suicides sur le lieu du travail… comment oser penser et parler de « bonheur au travail » ?

Alors que le travail est de plus en plus manifestement en souffrance, maltraité par la prévalence des logiques financières, la mondialisation des marchés, la pression à la productivité et à la « réduction des coûts », le développement des normes et procédures gestionnaires… y chercher « le bonheur », comme on cherche le Graal, pourrait faire sourire si la question n’était pas grave.

Comment pister cet ovni dans un contexte d’intensification du travail, de multiplication et de précarisation des statuts d’emploi, de développement de la sous-traitance, d’installation du chômage de masse… et de précarisation de la santé des femmes et des hommes au travail ou relégués hors des organisations productives ?

La double face du travail

À vrai dire, la question n’est pas nouvelle si on revient aux origines étymologiques du mot travail, tripalium, instrument de torture composé de trois pieux et utilisé au Moyen Âge, ou au terme de labeur, du labor latin, avec ses notions de peine, d’effort pénible, de malheur.

Ce fil-là court toujours : les dispositifs d’exploitation et d’aliénation qui s’attachent au travail, à l’appropriation de son produit par les classes dominantes, ont fait l’objet de nombre d’analyses… et de luttes sociales. Le travail, inscrit dans un rapport social de domination, dans la diversité de ceux-ci, tels que l’esclavage, le servage ou le salariat, apparaît alors comme la figure inversée de la liberté et du bonheur.

On est alors bien en peine pour faire du travail un objet désirable et il faut que pèsent dans la balance nombre de « sans travail » pour se lancer dans une campagne de restauration de la « valeur travail » et oser l’incantation au « travailler plus gagner plus ». Seule la psychologie positive, qui fait du bien-être au travail une stratégie managériale au service de la performance, cherche à vendre une imposture de « bonheur au travail ».

Et pourtant… solder là, la réflexion empêche de voir l’autre face du travail, celle qui fait de lui, et essentiellement, un acte producteur : production d’objets, de services, mais aussi de l’humanité de l’homme… à la condition d’humaniser le travail ! Sauf à abandonner tout projet de subversion du travail, on ne peut le définir seulement négativement, autrement dit : contre-partie d’un salaire contre une contrainte de présence et d’obéissance.

(…) Les nouvelles organisations et formes de gestion du travail peuvent – c’est là une expérience partagée par beaucoup – rendre le travail invivable : l’activité perd son sens, sa valeur sociale. Elle se rétracte dans une visée instrumentale de préservation de son emploi. Il ne s’agit plus alors de vivre au travail mais seulement de vivre de son travail.

Pourtant, travailler n’est jamais seulement produire des biens ou des services ; c’est aussi toujours produire et affirmer son existence, persévérer dans son être.

Et le bonheur est justement une affaire d’existence : non pas un état de plénitude béate et définitive, mais une quête, une exigence intérieure d’être, et donc d’abord de dire non ! Être un sujet suppose de se dérober aux assignations de place dans le désir de l’autre, au travail comme ailleurs, et tout au long de la vie.

C’est sur cette voie qu’on rencontre l’exigence d’une réinvention du travail. (…)


Dominique Lhuilier est psychologue du travail. Elle est professeure émérite au CNAM. Lu dans « La revue du projet » N° 58