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Après La Nouvelle Raison du monde (2009) et Commun (2014), le tandem Pierre Dardot-Christian Laval nous propose une passionnante analyse du processus néolibéral.

Dardot, le philosophe, et Laval, le sociologue, posent d’emblée cette question en forme de paradoxe : pourquoi, après tant d’échecs, tant de crises – notamment celle de 2008 – et tant de ravages, le système néolibéral ne s’effondre-t-il pas de lui-même ? Ils avancent une réponse qui sert de fil conducteur à leur essai au titre sombre : Ce cauchemar qui n’en finit pas. C’est que, loin d’affaiblir le système, les crises au contraire le renforcent et le radicalisent, au point qu’elles deviennent un « mode de gouvernement ».

 Inutile par conséquent d’espérer la « crise finale » qui terrasserait le système. La solution ne réside pas dans un effondrement soudain de l’ édifice, mais dans l’ invention d’ une véritable alternative.

Avant de tracer des pistes nouvelles, Dardot et Laval explorent le projet néolibéral dans toutes ses dimensions. Ils ne s’en tiennent pas à une analyse des processus économiques, qu’ils ne jugent d’ailleurs pas essentielle. Et c’est là l’une des originalités de leur travail. Le primat reste, selon eux, à la politique. Le néolibéralisme est avant tout une construction politique. Il s’agit d’un ordre, d’où le concept d’ordolibéralisme auquel ils ont fréquemment recours. La nuance est importante.

L’idée qui s’impose souvent au sein de la gauche, et que contestent Dardot et Laval, c’est que le néolibéralisme ne cesserait d’affaiblir l’État, pour livrer nos sociétés à une sorte d’ordre naturel et spontané. Or, nous disent-ils, le système actuel n’est pas « ultralibéral ». Il découle de la volonté de constitutionnaliser l’économie et d’en faire un nouvel ordre politique.

Le meilleur exemple à leurs yeux est celui de la Banque centrale européenne. Avec elle, le pouvoir politique ne cesse pas d’exister, il ne fait que se déplacer. Mais ce transfert n’est évidemment pas anodin. La fameuse « indépendance », tant de fois vantée, expression politique des États européens les plus puissants, en premier lieu l’Allemagne, « entraîne nécessairement [une] indépendance à l’égard de l’expression électorale de la volonté du peuple ».

Pour Dardot et Laval, constitutionnaliser le droit privé requiert « une construction juridique active dont l’État lui-même doit être l’agent ». C’est ce processus de constitutionnalisation économique qui est à l’œuvre dans la plupart des grands projets politiques européens. Et, notamment, de constitutionnalisation de l’impératif budgétaire. Dardot et Laval parlent alors de « dettocratie ». Le gouvernement par la dette. L’exemple grec est évidemment le plus éloquent.

Les créanciers d’Athènes ont finalement pris le pouvoir sur la cité comme Ploutos, dans la comédie d’Aristophane. Celui-ci, dieu des riches et de la richesse, finit par être porté en triomphe par les pauvres jusqu’au temple d’Athénée, incarnation de la cité. Les riches ont parachevé leur système en imposant aux pauvres l’idée qu’il était d’intérêt général.

Le parallèle est frappant quand on songe que nos Ploutos modernes étendent eux aussi leur pouvoir sur la cité, au point de mettre aux enchères le patrimoine de la Grèce, et de substituer leur « dettocratie » à la démocratie. Ils n’ont pas encore tout à fait réussi dans leur entreprise, parce que les peuples résistent. C’est tout l’enjeu des conflits actuels : faire en sorte que l’impératif de la dette supplante dans l’esprit de chacun le vote populaire, comme cela a été le cas en janvier 2015, en Grèce.

Amener le peuple à intégrer les nouvelles règles, c’est ce à quoi s’emploie l’Union -européenne, définie ici comme un « empire des normes ». « La démocratie libérale de type classique n’est plus à l’ordre du jour », notent Dardot et Laval, qui analysent les modalités d’installation de cette nouvelle « souveraineté ». Un soft power qui brutalise la société. Ils citent Yanis Varoufakis : « Notre printemps d’Athènes a été écrasé, comme le fut celui de Prague, pas par des chars mais par des banques. » Ce qui n’est pas sans rappeler l’ironique formule de Brecht : « Pourquoi envoyer des assassins quand nous pouvons recourir à des huissiers ? »

Il reste à s’interroger sur les conditions qui ont rendu possible ce transfert de souveraineté. Dardot et Laval soulignent le rôle primordial de la social-démocratie dans ce processus. « La gauche dite de gouvernement a toute sa responsabilité dans la radicalisation néolibérale », estiment-ils. « Elle n’est pas […] l’innocente victime des marchés financiers […], elle a organisé son propre sabordage intellectuel et politique plutôt que de résister à la droite néolibérale. »

Gerhard Schröder, en particulier, a été l’artisan d’une politique « de compression des salaires et de flexibilisation du marché du travail ». « Le pourrissement politique actuel, écrivent les auteurs, est le produit direct de ce retournement de la “social-démocratie”. » Plus que « l’indigence théorique » ou « les positionnements mesquins dictés par le calendrier électoral », c’est surtout « une panne d’imaginaire » qui frappe la gauche. Or, le néolibéralisme, lui, a un « imaginaire », dont « l’une des formes les plus frappantes » est aujourd’hui « l’ubérisation ».

Mais alors, quelle alternative ? Dardot et Laval mettent en garde contre toute illusion étatiste. Parce que l’État n’est plus, selon eux, ni le « levier de l’action publique » ni le « correcteur des marchés ». Il est devenu « un acteur néolibéral à part entière ». C’est sans doute un point que l’on peut discuter. Assurément, ce processus est en cours. Est-il achevé? Est-il irréversible ? Une autre politique ne pourrait-elle pas rétablir l’État dans son rôle arbitral, expression de la puissance publique ? Les auteurs ne le croient plus. Ce qui les éloigne de toute perspective institutionnelle immédiate.

À la question « comment mettre en chantier une alternative au néolibéralisme ? », Dardot et Laval ont une réponse radicale. Cela ne peut venir que « d’en bas, c’est-à-dire des citoyens eux-mêmes ». De ce point de vue, la seule expérience qui ait grâce à leurs yeux est celle de Podemos, en Espagne. Avec de fortes craintes sur les risques de transformation de ce mouvement en machine électorale. Plus que Podemos, c’est le mouvement qui l’a rendu possible qui intéresse le philosophe et le sociologue : les assemblées de quartier, les coopératives, les jardins urbains, les réseaux d’économie solidaire… Ils plaident pour « un espace oppositionnel mondial » qui trouverait son expression politique dans la formation de « coalitions démocratiques ». Ils en fixent déjà certaines règles de « non-rééligibilité ». Une mise en commun du politique pour chasser Ploutos du temple de la Cité.

Ce cauchemar qui n’en finit pas, Pierre Dardot et Christian Laval, La Découverte, 248 p., 13,50 euros.


Denis Sieffert – Politis – Source