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Face aux pénuries et à l’inflation, les solutions politiques tardent à venir, suscitant la crainte du chaos. Correspondance à Caracas, Vénézuela.

Chaque jour, Marta Hernandez se demande ce que sa famille va pouvoir manger. Dans sa petite maison qui surplombe la ville populaire de Petare, banlieue de la capitale Caracas, vivent dix personnes. Les enfants sont nombreux et la fratrie ne peut compter que sur trois salaires. « La situation empire. Il n’y a plus d’huile, de sucre, de café. La farine de maïs [à la base de l’alimentation vénézuélienne, NDLR] est très difficile à trouver. »

À la flambée des prix (officiellement + 180,9 % en 2015, plus de 700 % en 2016 selon le FMI) s’ajoutent les pénuries qui affectent la distribution de nombreuses denrées mais aussi des produits d’hygiène, des pièces automobiles ou des médicaments. Dans un pays dépendant presque entièrement du pétrole, dont il possède les plus grandes réserves certifiées au monde, la chute du prix du baril a précipité la crise économique. Les pétrodollars sont rares, et il est devenu difficile de financer les importations nécessaires à un Venezuela qui produit trop peu.

Dans les rues des grandes villes, des files d’attente s’étirent sur des centaines de mètres. « Quand j’en vois une, je m’y mets. Sait-on jamais, il y aura peut-être quelque chose dont j’ai besoin ? », raconte la grand-mère de 53 ans. Les produits subventionnés par le gouvernement, et vendus à « prix juste », sont distribués au compte-gouttes, les clients ne pouvant les acheter que certains jours, en fonction du dernier chiffre de leur carte d’identité. Marta -Hernandez n’a pas les moyens de se fournir chez les bachaqueros, ces opportunistes qui revendent à prix d’or les produits devenus rares, alors les membres de sa famille se relaient de longues heures dans les files d’attente.

Bras de fer politique

Marta Hernandez imagine mal la crise économique se résoudre tant que la lutte -politique entre le gouvernement socialiste et le Parlement, gagné à l’opposition, se poursuit. La MUD (Mesa de la Unidad Democratica), l’hétéroclite coalition anti-chaviste, a remporté une large victoire lors des législatives du 6 décembre dernier. Elle voyait la fin du chavisme proche. C’était méconnaître le potentiel de résistance du gouvernement. L’exécutif chaviste invalide la plupart des projets de loi du Parlement via le Tribunal suprême de justice (TSJ) et s’est arrogé plus de pouvoir grâce aux décrets du 16 mai, prolongeant « l’urgence économique » et instaurant « l’état d’exception économique ».

Dans ce face-à-face, l’opposition orchestre une pression constante pour aboutir à la révocation de Nicolás Maduro, le successeur élu d’Hugo Chávez, à travers un référendum. « La MUD n’a pas de projet pour le pays, mais elle est favorisée par le mécontentement croissant de la population envers la gestion de Nicolás Maduro »*, assure Rafael Uzcategui, sociologue et dirigeant de Provea, une organisation de défense des droits de l’homme.

Plusieurs fois par semaine, des milliers d’opposants au gouvernement manifestent. Les rassemblements ne sont pas massifs, mais ils ont l’avantage d’attirer les regards des médias internationaux. La revendication est toujours la même : que le Conseil national électoral (CNE), chargé de l’organisation du référendum et sous influence chaviste, accélère le processus. La coalition anti-chaviste est parvenue, début mai, à réunir plus de 1,95 million de signatures en deux jours (dont plus de 600 000 présentant des irrégularités) pour uniquement « solliciter » la consultation.

Elle n’avait besoin que de 195 721 signatures. Et le CNE a mis plus d’un mois pour «valider» les paraphes, lesquels devront ensuite être «confirmés» afin de «convoquer» le référendum par une nouvelle pétition. Or, la MUD est pressée. Si le scrutin se déroule après le 10 janvier et que le « oui » l’emporte, aucune élection présidentielle ne sera organisée. Le vice-président en exercice remplacerait alors Nicolás Maduro. Cette procédure du référendum révocatoire avait été inscrite dans la Constitution sous Chávez, qui en était sorti victorieux en 2004.

« Chavistes ou anti-chavistes, peu importe, je veux seulement que les étals des magasins se remplissent », s’énerve Marta Hernandez. Dans son barrio, elle ne voit plus beaucoup la chemise rouge de la révolution bolivarienne. Son mari a quitté le Conseil communal, ces assemblées populaires de quartiers, lassé par le peu de mesures prises localement et nationalement. « Les enquêtes d’opinion démontrent que les personnes s’identifiant comme « ni-ni » sont majoritaires », informe Rafael Uzcategui, qui veut y voir la fin de la polarisation du pays.

Malgré l’impopularité de Nicolás Maduro, le chavisme n’est pas pour autant enterré. Le sociologue note que « le gouvernement a obtenu plus de 5 millions de votes [lors des dernières élections, NDLR], une base -électorale importante. Le chavisme continuera de jouer un rôle dans la vie politique du pays s’il parvient à se réinventer ».

À gauche, certains se revendiquent de l’héritage du Comandante sans pour autant prêter allégeance à son successeur. C’est le cas du politologue Nicmer Evans, dirigeant de Marea Socialista, pour qui le gouvernement « a trahi l’héritage d’Hugo Chávez » et qui appelle à « un coup de volant » à gauche. Mais son petit parti demeure marginal.

Un autre projet socialiste ?

Quel que soit l’horizon politique, de nombreux militants voient toujours dans le gouvernement actuel le seul acteur crédible pour voir leurs idées appliquées. C’est le cas du libertaire Francisco Perez, du barrio de La Vega, qui, en prenant soin de ne pas nommer Maduro, affirme que « seul le projet socialiste donnera plus de pouvoir au peuple. La commune doit être la base d’un pouvoir plus local ».

De l’autre côté de la ville, dans des immeubles neufs du quartier La California, Nestor Segovia, du Partido Revolucionario del Trabajo (PRT), soutient le Président pour mener la lutte des classes à son terme. Tous deux expliquent la crise de popularité du régime en reprenant l’antienne officielle : le Venezuela est victime du sabotage de l’économie par des opposants, des trafiquants, des patrons ou les États-Unis, en vue de mettre un terme à l’expérience chaviste.

Pour Nestor Segovia, la preuve irréfutable que le gouvernement est le porte-parole du peuple, ce sont « les missions », ces vastes programmes sociaux appliqués à des domaines variés : éducation, santé, alimentation, etc. Dans le cadre de la mission Vivienda (logement), le frêle militant a emménagé fin novembre dans un appartement qui lui sera vendu à prix modique, remboursé sur trente ans, sans pour autant qu’un titre de propriété ne lui soit octroyé. Signe que, sans les pétrodollars, le gouvernement a du mal à financer ces programmes, les chantiers proches de l’immeuble de Nestor Segovia étaient à l’arrêt depuis plusieurs semaines lorsque nous l’avons rencontré en décembre. Sous Hugo Chávez, le taux de pauvreté – mis en doute par l’opposition – a diminué régulièrement pour atteindre 25,4 % en 2012. En 2013, il repart à la hausse (32,1 %) et des études affirment qu’il n’a cessé depuis de croître.

Aujourd’hui, le gouvernement tente de panser les plaies. Il augmente régulièrement le salaire minimum (30 % le 1er mai) ou, plus clientéliste, distribue des paniers de nourriture. Grâce au décret d’« urgence économique », l’État peut réquisitionner les entreprises jugées non productives. De quoi braquer encore plus ses adversaires, accentuer la crise de gouvernabilité et, finalement, face à une opposition qui ne fait pas non plus de concessions, obscurcir les espoirs d’une issue pacifique.


Jean-Baptiste Mouttet – Politis – Source