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  • En quoi la culture peut-elle contribuer à l’épanouissement individuel ?

Que la question soit posée, quand la culture n’est rien d’autre que l’épanouissement de la personne, m’effraie un peu. Toutes les interrogations sont cependant légitimes, surtout celles qui paraissent relever de l’évidence. Expliquons donc ce qui en fait pour moi un truisme.

En premier lieu, c’est que la « culture », avec ses versants ethnologiques, sociologiques, à partir d’une tradition humaniste à laquelle je me rattache, dispose désormais d’un sens un peu flou. Mais elle peut demeurer le rapport à la connaissance et à l’art, au sens de la « culture générale » dont la généralité est celle de la vie. En ce cas, elle n’est rien d’autre qu’une capacité de s’ouvrir, de découvrir, de s’approprier des œuvres, des savoirs et des émotions.

Toute lecture (y compris de livres d’histoire ou de sciences) ouvre à l’extérieur et creuse en soi-même, en même temps. Art de la rencontre et de l’enrichissement de l’existence au-delà de ce dont on peut avoir l’expérience directe (ainsi des personnages de romans, ouvrant des vies que nous ne menons pas mais avec lesquelles nous proportionnons la nôtre ; ainsi des découvertes que les hommes n’ont pas toujours vécues comme nous le faisons, vivent autrement que nous…) la culture est à la fois une fenêtre ouverte sur le monde et une descente en soi. On ne se construit qu’en se décentrant. La culture est ce qui permet à chacun de s’approprier sa vie.

  • La poésie a-t-elle de ce point de vue une spécificité ?

Relève de la culture aussi et surtout cette exploration sensible par laquelle le monde nous frappe (par des perceptions, des sensations, des émotions) et que l’art nous remet sous les yeux dans une forme partageable. La poésie est ainsi le moyen de saisir que nos émotions les plus intenses et les plus personnelles sont, par la grâce d’une parole, partageables. La musique, le cinéma, la peinture le font, mais la poésie l’inscrit dans un langage verbal qui est un bien commun.

La poésie est au cœur de cette dimension : elle s’efforce de mettre en mots ce qui dans la vie, par sa puissance ou son énigme, met en crise le langage. Elle s’affronte à ce qui nous submerge, nous étreint, et qui réclame d’être formulé et donné à entendre. Je ne crois pas qu’il y ait d’autre tâche que d’essayer de ressaisir ce qui nous a saisis, d’apercevoir ce qu’on a perçu, de faire connaissance avec soi-même et de s’affûter une sensibilité, une pensée et une parole. La littérature est un art du partage; ce qui nous fait humain, ce qui nous permet de vivre autrement qu’en touristes, l’œil vide et le cœur sec, devant des paysages interchangeables se succédant à toute vitesse.

  • Comment pratiquer une politique de la culture ?

On consomme l’existence ou on la cultive. Ce sont des choix politiques. Tout est fait dans l’ordre de la domination pour que la personne soit un individu. Autosuffisant, géré comme une petite entreprise avec sa force de travail, sa pseudo-« créativité »… Un « individu », terme insupportable, puisqu’il contient étymologiquement l’idée de chose qui ne peut être divisée. Or nous sommes multiples, faillés, disséminés par nos émois, nous ne valons que par là où nous sommes béants. C’est même biologique: l’être humain naît inachevé. C’est le rapport à l’autre (homme ou caillou) qui le finit, et qui n’en finit pas de l’in-finir.

Pour créer des personnes au lieu de produire des individus, il faut résister à la circulation des « biens culturels » qui contribuent à la disparition de la culture. Le film, le livre y sont des « passe-temps ». Le théâtre une « sortie ». On « s’occupe ». Une politique culturelle doit faire de la rencontre, là où les industries culturelles distribuent des marchandises. D’où l’importance de réunions, des discussions où chacun peut apprendre à formuler ce qu’il ressent, entrer dans ce que j’appellerais la culture du commentaire, par laquelle se sentir autorisé à s’explorer.

Enfant dans les années 1970, j’ai moi-même bénéficié de ce qui relevait de « l’engagement communisme municipal ». Le cinéma, le théâtre, l’opéra même m’ont été accessibles par là. C’est avec ce lien social autour des émotions et des savoirs qu’il faut travailler encore (il y a des lieux où cela se fait) ou renouer là où nous l’avons perdu.

Mais l’expérience me conduit à deux avertissements : le soutien à la création, à ce niveau local, ne me paraît guère pertinent. On risque autrement de développer des comportements parasitaires, des coureurs de subventions. D’autre part, il faudrait éviter les doublons. Quoi de plus affligeant que les « événements », dans des lieux subventionnés, qui proposent une nouvelle estrade à ce qui a connu déjà la renommée médiatique ? C’est l’invisible, ou la quasi-invisibilité, par exemple de la poésie, qu’il faut mettre en avant. Telle devrait être notre résistance. Clandestine, partageuse, nous donnant non un aliment mais un manque: un désir, un ciel, un feu.


Une interview d’Olivier Barbarant écrivain. Coordonnateur de l’édition des Œuvres poétiques complètes d’Aragon (Gallimard/Pléiade), il est l’auteur d’Odes dérisoires (Gallimard/Poésie).


Entretien réalisé par Florian Gulli. – Lu dans la revue du projet N°58