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Si on nous demande notre avis au moment où nous faisons le pied de grue sur un quai de gare. Le « micro-trottoir » est à son apothéose. Or, il n’est pas seulement le degré zéro du journalisme, il est aussi la forme la plus pernicieuse de la propagande.

On a vu certains soirs les journaux télévisés leur consacrer une bonne vingtaine de minutes. « Et vous, madame, ça fait combien de temps que vous attendez ? » Point besoin ensuite de longs commentaires. Un mot suffit pour guider discrètement notre inconscient là où il doit aller : « Et pourtant, Philippe Martinez n’entend rien lâcher… »

Cette construction médiatique s’est répétée avec les inondations. Certes, les crues n’ont pas été imputées aux syndicats, mais les appels à la « solidarité » lancés par le PDG de la SNCF et le Premier ministre ont été relayés à l’envi. Ne serait-il pas temps de cesser les grèves quand le pays est à la peine ? À ma connaissance, il n’est jamais venu à l’esprit d’un journaliste que le gouvernement pouvait aussi renvoyer en commission son projet de loi, « par solidarité » avec les victimes des inondations, ou pour apaiser le pays à la veille de l’Euro.

Depuis le début du conflit, ce qu’il faut bien appeler la désinformation a joué de deux ressorts : un, c’est toujours « Martinez » l’agresseur ; deux, le conflit est à peu près sans objet. Ou, à tout le moins, son objet s’est estompé à mesure que le conflit se prolongeait. On a rapidement perdu de vue que ce n’est pas le leader de la CGT qui a demandé que l’on touche au code du travail. Aurait-il donc fallu que le mouvement syndical dise « amen » ?

Les innombrables clichés sur « les Français pris en otage par la CGT » auraient pu, en toute logique, s’adresser d’abord au gouvernement. Mais non. Les syndicats sont les agresseurs parce qu’ils font une montagne d’un conflit qui est sans objet véritable. Cet article 2, ce n’est pas si grave. Pas de quoi en faire une grève générale ! Si bien que, très vite, n’est plus apparue au téléspectateur qu’une gesticulation inexplicable, sinon expliquée par des enjeux de pouvoir, de sordides rivalités syndicales, ou par le caractère irascible de mammouths antédiluviens. Il faut dire que pour le petit monde télévisuel, Philippe Martinez a la moustache de l’emploi…

Mais n’oublions pas dans la désinformation la variante CFDT. Là, il ne s’agit plus de dire que l’article 2 est sans importance, mais au contraire qu’il est bon pour les salariés. Une idée apparemment frappée au coin du bon sens : mieux vaut que la négociation ait lieu dans l’entreprise, au plus près des gens… On aurait pu s’étonner que le meilleur défenseur de la réforme, c’est-à-dire des salariés, ce soit le président du Medef. Mais cette contradiction n’a, semble-t-il, gêné personne, ni Laurent Berger, ni Manuel Valls, ni les bateleurs des plateaux télévisés…

En revanche, on s’est bien gardé de développer l’argument de fond, pourtant simple et facile à comprendre : il est moins avantageux pour un syndicaliste de négocier directement avec un employeur dont il est le subordonné, que de confier la défense de ses intérêts, quand cela est nécessaire, à un représentant syndical qui intervient au niveau d’une « branche », c’est-à-dire de tout un secteur d’activité.


Extrait de L’Edito de Denis Sieffert – Politis – Source