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Oui c’est vrai, cet article date de décembre 1969, il est à rapprocher des nombreux récits beaucoup plus récents de la société libyenne au temps de Kadhafi avant que ne s’abattent la foudre conjuguée d’un Bernard Henri Lévy et Nicolas Sarkozy plongeant ce pays dans une guerre civile, important (et par conséquence exportant) depuis des fous furieux provenant de de l’organisation islamique. Si j’ai « posté » cet article qui semble porter un regard idyllique sur le monde musulman (qui n’est hélas pas valable pour l’ensemble des différents états ou ce culte est en vigueur), c’est aussi pour que certains clichés communalistes soient révisés. MC

Les Koweïtiennes s’affirment

A la fin des années 1960, l’émirat du Koweït connaît une dynamique d’émancipation féminine illustrée par les progrès foudroyants en matière d’éducation et de santé. Portées par un contexte économique favorable, et sans heurter certaines traditions, les femmes n’entendent pas renoncer à jouer un rôle dans une société très conservatrice.

Après les rues grouillantes du Caire ou de Beyrouth, celles de la capitale du Koweït paraissent désertes ; le flot des voitures coule, ininterrompu, mais l’on ne rencontre que quelques rares piétons, presque tous des hommes. Même le soir, dans les souks, la chaleur tombée, on voit déambuler bien peu de femmes devant les boutiques brillamment éclairées. Elles sont souvent complètement voilées de noir. Les seuls visages découverts que j’aie aperçus étaient ceux de femmes âgées.

Des conclusions hâtives seraient, toutefois, erronées. Il existe, au Koweït, une automobile pour cinq habitants. La ville est très étendue ; en dehors du centre, qui groupe les ambassades, les services publics, les magasins élégants, tout paraît très éloigné. L’énorme effort d’urbanisme, qui se poursuit à une vitesse stupéfiante, ne peut changer la nature du paysage ; la verdure est à peu près absente, il n’y a pas de rivière sur les rives de laquelle on puisse flâner. De mes fenêtres, qui donnent sur la mer, je n’ai vu depuis près de deux semaines personne sur la plage.

L’hiver commence, pourtant il fait encore si chaud que l’on n’a guère envie d’aller à pied. La nuit tombe tôt et très vite. Et les maisons sont agréables et fraîches. Si l’on n’y est pas obligé, à quoi bon aller sur les routes?

C’est chez elles qu’il faut voir les Koweïtiennes, celles qui sont originaires d’ici ou qui y vivent. On se rend compte alors qu’elles ne se contentent plus de jouer leur rôle traditionnel, mais qu’elles ont fait -et continuent à faire- de prodigieux efforts pour conquérir le droit de prendre leur part dans l’essor du pays. La lutte qu’elles ont menée tendait plutôt à obtenir la possibilité de faire les mêmes études que les hommes que de jouir d’une émancipation réclamée par leurs sœurs dans beaucoup d’autres pays arabes. A telle enseigne que, sur cent étudiantes, il y a seulement huit ans, une seule, me dit-on, était dévoilée.

Tout cela est déjà du passé : les nombreuses étudiantes que j’ai rencontrées étaient vêtues de façon moderne, sans minijupes ni maquillage outré. Cette modération m’a paru leur trait caractéristique. Seule leur soif de connaissance, qu’elles ne peuvent étancher que depuis si peu de temps, semble insatiable. Une jolie fille de 20 ans, qui étudie depuis deux ans à l’Université, m’a affirmé qu’elle comptait bien poursuivre ses recherches à l’étranger jusqu’à l’obtention d’un doctorat de mathématiques. « Et si vous vous mariez entre temps ? -Je continuerai, bien entendu », me dit-elle. « Mais si votre mari n’y consent pas ? » La réponse est véhémente : « Jamais je n’épouserai un homme qui m’empêche d’étudier ! »

Une évolution extraordinairement rapide

La même jeune fille, sportive, qui va défendre les couleurs de son université dans des compétitions internationales et qui sera probablement amenée à vivre seule au Royaume-Uni, en France ou aux Etats-Unis, trouve parfaitement naturel de ne sortir qu’avec ses parents, et en tout cas jamais avec des garçons qui ne sont pas de sa famille. A partir du jardin d’enfants, les écoles ne sont pas mixtes; une université est réservée aux femmes. Une fête donnée par les étudiants et à laquelle j’étais conviée réunissait des centaines d’étudiantes ; mais elles restaient entre elles, d’un côté de l’amphithéâtre. L’Union nationale des étudiants du Koweït, dont la conférence a eu lieu en septembre dernier, exprime les aspirations communes aux étudiants des deux sexes.

En dehors des vieilles dames, trop attachées à leurs traditions pour pouvoir en changer, et qui représentent une condition révolue, la nouvelle génération féminine manifeste un désir toujours croissant de s’adapter à une évolution extraordinairement rapide. Le pays est jeune, et change littéralement de jour en jour. Lors d’une session d’experts de l’Unesco qui a eu lieu au Koweït, du ter au 7 novembre 1969, à propos de l’accès des jeunes filles et des femmes à l’enseignement technique et professionnel dans les pays arabes, le ministre de l’éducation du Koweït déclarait notamment : « Cette réunion traite d’un des principaux problèmes du monde en général et du monde arabe en particulier. Nous devons répondre au message divin (coranique) prescrivant à tous les êtres humains, jeunes ou vieux, hommes et femmes, d’apprendre à lire. Comment pourrions-nous refuser à nos filles de bénéficier de certaines formes d’éducation destinées à leur permettre de mener une vie utile dans le monde de la technologie moderne ? » Ce serait, ajoutait-il, isoler la moitié de la nation, et empêcher tout progrès, que de ne pas donner aux femmes la possibilité de jouer un rôle actif dans le développement social et économique de leur pays.

Ainsi que le déclarait récemment une Koweïtienne occupant un poste important : « Dans le passé, les hommes nous barraient le chemin au nom des traditions arabes qui étaient, et demeurent, le facteur dominant. Mais, quand les choses ont commencé à changer, les hommes se sont demandé si c’étaient vraiment leurs traditions qui étaient en jeu, et non pas plutôt leur égoïsme et leur crainte d’une rivalité sur le plan professionnel. Pour construire une société saine, on a besoin de femmes intelligentes et d’hommes qui le comprennent, et nous n’aurons de cesse avant d’avoir obtenu le droit de vote ».

Avant la découverte de l’« or noir», les hommes partaient pendant neuf mois par an pour pêcher les perles. Les femmes restaient à la maison; on leur enseignait parfois à lire et à écrire un peu de Coran. La première école primaire pour les filles fut fondée en 1937. Les chiffres sont éloquents : 140 élèves (filles) en 1937-1938, près de 50 000 en 1969, dont 950 à l’université féminine, et plus de 3 000 enseignantes. La grande majorité des professeurs femmes viennent de Jordanie, de Palestine, de Syrie et d’Egypte, à partir des niveaux secondaire et complémentaire. Toutefois, une école de préparation au professorat a été fondée dès 1953 pour les jeunes filles, et le nombre de Koweïtiennes qui en sortent munies d’un diplôme a beaucoup augmenté depuis la réorganisation qui a eu lieu en 1961-1962.

Les cours du soir sont considérés comme l’une des tâches les plus importantes qui incombent au ministère des affaires sociales. En 1957, le nombre de femmes analphabètes, en dehors des Bédouines, était de 28.738. Le pourcentage total, en 1967, était de 60% de femmes ne sachant ni lire ni écrire; la proportion était à peu près l’inverse pour les hommes. Ces centres sont actuellement fréquentés par un grand nombre de femmes de tous les âges. Les cours ont lieu de 16 heures à 19 heures. On y enseigne la langue arabe, l’anglais, etc.

Des cours l’après-midi pour les femmes mariées

Un institut créé en 1956 se propose de donner aux femmes un enseignement pratique. Outre deux années d’études consacrées à des sujets d’ordre général, on y dispense un enseignement ménager et des cours de secrétariat. Les cours de l’après-midi sont suivis assidûment par un grand nombre de femmes mariées. Des instituts spéciaux existent pour les femmes aveugles, sourdes-muettes, retardées mentales ou paralysées. Une école d’infirmières a été créée en 1963 et délivre un diplôme après trois années d’études.

Le Croissant-Rouge -équivalent de la Croix-Rouge- fondé en 1966, comporte 500 membres, dont 200 femmes, qui ont fait un stage de secouriste, et auxquels on fait appel pour aider les médecins, dans les dispensaires, en cas d’épidémies, etc. Ces dames ont ainsi vacciné 21 000 enfants contre la poliomyélite, et chaque membre choisit, parmi les 170 enfants illégitimes assistés par le gouvernement, un petit garçon ou une petite fille qu’elles reçoivent dans leur famille pendant les jours de congé et à qui elles apportent quelque douceur maternelle. Elles envoient en outre des secours aux autres pays arabes, lorsqu’ils sont victimes de calamités : inondations, tremblements de terre, etc.

Les femmes occupent à présent un certain nombre de postes importants dans les ministères, à la radio, à la télévision, dans le journalisme. La première Koweïtienne à se rendre au Royaume-Uni pour des études supérieures en 1953, Lu’lua Al-Qutami, est secrétaire générale de l’université féminine. Elle est aussi la présidente de la très active Association sociale et culturelle des femmes. Nuria Salek, speakerine à la radio, préside l’association féminine Al-Nahda («la Renaissance»).

Outre ces deux associations exclusivement féminines, il en existe plusieurs autres qui sont mixtes : associations des journalistes, des avocats, des architectes, des professeurs. J’ai pu constater avec quelle ardeur les femmes participent à toutes ces activités.

Selon le recensement de 1965, la population du Koweït est, dans son immense majorité, musulmane : il y avait une dizaine de milliers de chrétiennes, dont 65 seulement étaient des Koweïtiennes. (On sait qu’environ la moitié du nombre total des habitants est composée d’étrangers.) Au ramadan, toutes les femmes que j’ai eu l’occasion de rencontrer jeûnent. Elles ne fréquentent guère les mosquées, ce n’est pas l’habitude.

Les Koweïtiens semblent ignorer les problèmes économiques : ils ne paient pas d’impôts, sont soignés sans bourse délier, leurs enfants sont pris en charge par le gouvernement pour tout ce qui concerne l’éducation, la scolarité, les cantines scolaires, les livres de classe, les moyens de transport. Quand le revenu familial est insuffisant, l’État accorde des subventions qui peuvent s’élever à 220 dollars par mois, selon le nombre des membres. Plus de 7 800 familles bénéficient de telles allocations. En outre, l’Etat apporte une aide, dans certains cas, pour la construction d’une maison.

Tous les problèmes familiaux ne sont pas, bien entendu, résolus. L’un d’entre eux est celui du matir, de cette «dot» qui est versée par le mari lors des noces et qui reste la propriété exclusive de la femme. Le montant en est fréquemment très élevé, aussi les jeunes gens préfèrent-ils souvent épouser de jeunes Egyptiennes ou Irakiennes, moins exigeantes, alors que les familles conservatrices du Koweït souhaitent que les mariages aient lieu dans leur sein.

Tels sont quelques aspects de la vie des femmes au Koweït aujourd’hui. Mais tout y change si vite que les statistiques à peine dressées s’avèrent déjà erronées. Ce qui m’a paru le plus frappant, au cours de tous les entretiens que j’ai pu avoir, c’est l’immense désir de savoir dont témoigne la jeunesse et tout spécialement les femmes de tous âges, mariées ou non; elles sont conscientes que c’est grâce à l’éducation seule qu’elles pourront acquérir une égalité de droits; et leur constante prière semble être celle, tirée du Coran, et qui figure au fronton de l’université : « O Seigneur! Augmente ma connaissance ! »


Eva de Vitray-Meyerovitch Docteure en islamologie, chercheuse, écrivain et traductrice  (1909-1999). Spécialiste du grand poète mystique Rûmi, auteure d’une quarantaine de livres dont Anthologie du soufisme, Sindbad, 1978.


Lu dans Manière de Voir N°147