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Tout en refusant de manifester, la CFE-CGC, le syndicat des cadres, rejoint le camp des opposants fermes et définitifs à la loi sur le travail. Entretien avec son nouveau président, François Hommeril, beaucoup plus tranché que sa prédécesseure, Carole Couvert. (…)

Le gouvernement refuse de faire marche arrière sur la loi sur le travail. « Reculer serait une faute politique », dit Manuel Valls. Que vous inspire sa stratégie ?

La position du gouvernement n’est plus tenable. Il ne peut pas dans ce pays avoir raison tout seul contre tous. Nous sommes dans une impasse dont il ne pourra pas sortir. Il doit avoir le courage politique de mettre de côté ce projet et de le renvoyer à la négociation entre partenaires sociaux. Il peut et il doit mettre en suspension le processus parlementaire.

C’est un changement de cap notable par rapport à votre prédécesseure qui demandait le retrait de quelques articles. Vous rejoignez la CGT et FO dans le camp des opposants à la loi sur le travail qui devient ainsi majoritaire…

La CFE-CGC a toujours été opposée à la loi sur le travail. Nous ne l’avons jamais défendue, au contraire de la CFDT ou la CFTC. Dès le début, nous avons affiché notre opposition car cette loi, qui équivaut à dix négociations interprofessionnelles, n’est pas une bonne loi. Pour deux raisons.

  • Trop de mesures sont des régressions sociales. Je ne vais pas rentrer dans le détail, car à mon avis, ce n’est plus le sujet aujourd’hui.
  • L’autre raison porte sur la façon dont elle a été proposée sans aucun processus de concertation avec les partenaires sociaux. Et c’est d’ailleurs l’une des raisons principales de l’échec total du gouvernement à la faire accepter : il a créé les conditions d’un désordre social et politique.

Notre position n’a donc jamais changé. Ce qui a changé, c’est le contexte. On a joué le jeu des institutions parlementaires, des amendements, de la démocratie mais l’usage du 49-3 par le gouvernement a modifié la donne.

Face au passage en force du gouvernement, pourquoi n’êtes-vous alors pas dans la rue, partie prenante du mouvement social ? Votre place n’est-elle pas là, pour peser dans le rapport de force et vous faire entendre, quand bien même manifester ne serait pas dans votre ADN ?

Le congrès vient de se terminer. On ne peut décider d’une ligne aussi tranchée et engageante si elle n’est pas validée, en interne, par nos militants et nos instances. Et comme vous le rappelez, ce n’est pas dans l’ADN non plus de notre organisation, même si cela nous est déjà arrivé de descendre dans la rue pour les retraites, le temps de travail. Le paysage syndical est polarisé avec d’un côté, la CFDT et de l’autre, la CGT et FO.

Vous, vous revendiquez une « troisième voie », un réformisme militant capable de proposer mais aussi de dire non. Mais vous n’êtes pas très audible…

La division syndicale est organisée par nos gouvernements. Même si dans nos fondements, nous sommes un syndicat pragmatique, engagé à travailler, à discuter, à collaborer pour porter des réformes dans une démarche de progrès social, nous ne sommes pas un syndicat assigné à résidence dans un camp ou dans l’autre. Ce sont les politiques qui nous maintiennent dans des cases caricaturales avec leur discours “ceux qui sont d’accord avec moi sont réformistes”, un concept positif, les autres sont des contestataires, soit un concept négatif. C’est inacceptable ! Et je décolle l’étiquette de réformiste qu’ils nous collent. La réforme, ce n’est pas le moins-disant social !

Comme la CGT qui ne réclame désormais plus le retrait du texte mais le retrait des mesures les plus régressives, vous êtes opposé à ce qui, aux yeux du gouvernement, constitue le cœur de la réforme : l’article 2, qui inverse la hiérarchie des normes et donne la primauté aux accords d’entreprise. Un article que la CFDT défend bec et ongles et estime « porteur de progrès »… Pourquoi l’un des principaux syndicats patronal, la CGPME [représentant patronal des PME – ndlr], est-il vent debout contre l’article 2 ?

Pour des raisons qui recoupent assez bien les nôtres ou encore celles de Force Ouvrière. La manière dont cette inversion de la hiérarchie des normes est organisée dans la loi, c’est la porte très grande ouverte au dumping social et à la concurrence déloyale entre entreprises. Nous sommes pour favoriser la négociation au plus près des entreprises. Elle existe déjà. Des milliers d’accords sont signés chaque année. Nous voulons bien ouvrir un peu plus grand la porte de la négociation d’entreprise mais pas comme cela. Ici, c’est un retour en arrière qui fera que les garanties sociales offertes par les branches aux entreprises des petites et moyennes entreprises vont sauter sous la pression des donneurs d’ordres des services achats des grandes entreprises. Tout le monde le sait. On ne peut pas importer des bouts de modèles d’autres pays qui seraient soi-disant plus performants. Aussi, il n’y a rien dans cette loi qui en quelques mois aura un effet positif sur l’emploi. Et c’est ça quand même cela le sujet. (…)


Rachida El Azzouzi Médiapart (Extrait) – Source