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Alors qu’entreprises et nations se livrent une compétition silencieuse mais féroce pour prendre la main, contrôler et exploiter le trésor de données sur la santé de chacun et de tous, l’introduction d’un partenariat avec l’états-unien Cisco pour former les jeunes français, a de quoi inquiéter.

En conférence de presse à l’Élysée le 5 février 2015, François Hollande déclarait : « Le numérique sera enseigné à l’école, de l’élémentaire jusqu’en classe de terminale, avec diplômes correspondants ».

On pourrait ajouter à présent « sous licence états-unienne avec un diplôme Cisco à la clef ». En effet, non content de vendre à tout vent l’industrie française, nous livrons notre jeunesse au formatage « made in USA ».

Un loup dans la bergerie

Manuel Valls a annoncé la signature d’un partenariat avec Cisco sous prétexte de « coopérations dans le domaine de l’éducation et de la formation professionnelle aux métiers des réseaux numériques, avec un objectif de formation de 200.000 personnes en trois ans, du financement de plusieurs chaires d’excellence, […] et de collaborations académiques et industrielles dans les domaines de la cyber-sécurité, des réseaux intelligents et de la ville intelligente ». Cette « coopération » est stupéfiante.

Au-delà du fait qu’il fait fi de nos propres compétences, cet accord, réalisé sans appel d’offres, nous lie à un système dont le monde entier a découvert les coulisses avec les pratiques de la NSA, les révélations d’Edward Snowden en 2013, et les scandales en Allemagne. (…)

Souveraineté numérique et protection des données

Au même moment, la Chine interdit Cisco, Citrix et McAfee pour ses services souverains. Cisco Systems, premier équipementier de réseaux (80% des équipements internet comportent des produits Cisco), (…)

Dans le domaine des smartphones, la plupart des fabricants de téléphones abandonnent les composants chinois bon marché, car ils s’avèrent être de véritables passoires au niveau de la sécurité, et ils rallient le modèle Apple, sachant qu’Apple a complètement intégré et donc verticalisé sa production, y incluant les composants « cœur de métier ». Où est la logique dans la décision française?

Pourquoi savonner la planche de nos entreprises et ne pas tout mettre en œuvre pour garantir la sécurité de nos données par la mise en place d’un processus de reconquête et de déploiement d’une filière industrielle prometteuse ? Un objectif plein de bon sens au moment où tout le monde s’accorde sur l’importance de la protection des données, alors que les routeurs Cisco ont aidé la NSA dans son activité d’écoute et que la cyber-sécurité émerge enfin au premier plan…

L’ouverture des données de santé publiques françaises

Cas unique au monde, la France possède la plus grande banque mondiale de données de santé, le Système national d’information inter-régimes (SNIIRAM), qui traite chaque année plus d’un milliard de feuilles de soins, 500 millions d’actes médicaux et 15 millions de séjours hospitaliers, du fait de notre sécurité sociale très développée.

Le SNIIRAM va bientôt être fondu dans une autre entité, le SNDS (Système national de données de santé), regroupant toutes les bases de données, et notamment le programme de médicalisation des systèmes d’information des hôpitaux (PMSI), selon l’article 47 de la loi Santé. Il s’agit d’un bien public qui ne peut être approprié par aucun des acteurs du système, un bien censé être le point d’appui d’un nouveau système de santé, numérique, dans un discours prometteur (cf. rapport d’octobre 2015) du Conseil national du numérique: «La santé bien commun».

L’accès à ces données a été réclamé ardemment par les associations de consommateurs, un collectif inter-associatif associé à des mutuelles et assureurs et par une société privée de traitement des données. Le scandale du Mediator et d’autres (pilule Diane35) sont logiquement évoqués pour justifier ces démarches. Or, derrière le flou de la notion extensive de « données de santé », il y a des informations sensibles, touchant nos libertés, dont celles couvertes par le « secret médical », dont la violation en France est punissable pénalement.

Le patient doit être protégé de l’abus de pouvoir et des tentations de contournement des règles de régulation collective, qu’il s’agisse de tester un médicament ou d’interdire la publicité directe aux patients. Certes, les données seront « anonymisées », mais que pèsera cette protection corrélativement au commerce d’autres données fournies par nos cartes bancaires, nos cartes de fidélité, objets connectés et autres connaissances des gafas (Google, Apple, Facebook, Amazon) sur nos messageries, téléphones et recherches médicales sur Internet?

Faut-il accroître encore une hégémonie très préoccupante? (…)  Outre les questions de santé et d’autres aspects de la vie privée, les données publiques françaises sont identifiées comme source de valeur pour les entreprises, avec des risques de marchandisations outrancières possibles.

Dès lors, au-delà des aspects d’indépendance et de maîtrise industrielle, l’accord avec Cisco portant sur la formation elle-même est un coup de maître pour… les États-Uniens. Cette action va permettre à Cisco de structurer un comportement qui assiéra sa domination en France. Une fois formés aux règles et logiciels Cisco, quel sera le réflexe de nos jeunes fraîchement formatés : travailler avec les mêmes outils et services. Ils seront, à leur insu, les meilleurs représentants de la firme dans les lieux où ils (elles) seront embauché(e)s. En d’autres termes, formés aux outils Cisco, ils en seront également les meilleurs commerciaux, imposant leurs standards. (…)


Sylvain Delaitre – Revue Progressistes N° 10