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Pourquoi les Français sont-ils si attachés à une organisation du travail qui ne fonctionne manifestement pas ?

Un homme que je connais a récemment découvert, en arrivant au travail un matin, qu’une personne venait d’être embauchée exactement au même poste que lui. Peu après, ses supérieurs ont coupé le budget de son service et cessé de répondre à ses e-mails. Il semblait alors bien parti pour finir dans ce lieu infâme des entreprises françaises plus connu sous le nom de placard

En France, beaucoup d’employés ont des contrats de travail à durée indéterminée qui les rendent très difficiles à licencier. Aussi certains employeurs en arrivent-ils à recourir à cette stratégie hors-la-loi en essayant de rendre la vie d’un salarié à ce point impossible qu’il en arrive à démissionner. « Après, je vais perdre mon équipe et je n’aurai plus rien à faire », prévoit mon interlocuteur. « On doit continuer à venir au travail, mais on ne sait pas pourquoi ».

La France n’avance pas

Ces temps-ci, le droit du travail est le principal sujet de conversation en France. Cela fait des mois que le gouvernement bataille à propos d’un projet de loi travail qui, entre autres, faciliterait les licenciements quand une entreprise perd de l’argent. Manifestement, le système actuel ne fonctionne pas. Les partisans de la loi disent que les patrons rechignent à engager des employés parce qu’il est trop compliqué et trop cher de les licencier quand les temps sont durs. Alors que de nombreux pays européens ont réformé leur droit du travail, la France n’a guère avancé.

La nouvelle loi sur le travail – édulcorée au fil de longues négociations – ne modifierait pas le système à deux vitesses au sein duquel les employés sont embauchés soit avec un contrat à durée indéterminée, soit avec un contrat à durée déterminée, lequel ne peut être renouvelé qu’une ou deux fois. Or presque tous les nouveaux emplois sont à durée déterminée.

Mais il n’y a pas que les syndicats qui s’opposent à cette loi. C’est le cas de plus de 60 % de la population, qui redoute qu’elle ne prive les travailleurs de protections sociales sans pour autant résoudre le problème. Et la jeunesse descend dans la rue pour protester et demander des CDI.

Mais pourquoi les Français sont-ils donc si attachés à ce système boiteux ?

Pour commencer, ils estiment que travailler est un droit de base – garanti dans le préambule de leur Constitution – et que faciliter les licenciements y porte atteinte. Sans CDI, c’est un peu comme si on se retrouvait nu comme un ver face aux forces implacables du capitalisme. Lors d’une manifestation parisienne, on a vu des jeunes brandir une bannière où était écrit “génération précaire*”. Ils manifestaient pour le droit de grandir.

Comme le soulignent Jean-Benoît Nadeau et Julie Barlow dans leur nouveau livre, The Bonjour Effect [inédit en français], décrocher un CDI est un rite de passage vers l’âge adulte. Sans un tel contrat, difficile d’obtenir un prêt immobilier ou encore de louer un appartement. Les arguments économiques ne font pas le poids. “Les principes de base des sciences économiques sont complètement mis de côté”, commente Étienne Wasmer, professeur d’économie du travail à Sciences Po. Selon lui, “les gens ne comprennent pas que si on laisse les employeurs prendre des risques, ils embaucheront plus de gens”.

Terrain de bataille

Or beaucoup de Français voient l’entreprise comme un terrain de bataille entre employés et patrons où, s’il y a un gagnant, l’autre ne peut être que perdant.

Les débats économiques sont aussi des bras de fer politique. Difficile de séparer l’opposition à la loi de la grogne anti-Hollande, dont le taux de popularité a sombré à 14 %. Et le fait que M. Hollande ait été élu comme le pourfendeur des riches n’aide en rien (vous vous souvenez de l’impôt sur le revenu à 75 % ?). A présent, en défendant cette loi, il semble passé du côté des patrons. La star montante de la politique française, le ministre de l’Économie Emmanuel Macron, est un réformateur du travail aussi, mais, au moins, il présente une vision du monde cohérente : pour lui, la France a besoin de jeunes qui ont envie de devenir milliardaires.

Tout comme mon ami dans son placard, même ceux qui ont la chance d’avoir un CDI en voient parfois de toutes les couleurs au travail. Selon une étude, les employés en CDI font état de plus de stress que ceux en CDD, notamment parce qu’ils se sentent pris au piège dans leur travail. Car où trouveront-ils un autre CDI ? Selon la nouvelle Enquête européenne sur les conditions de travail, 12 % des Français interrogés rapportent qu’ils ont été maltraités ou harcelés au travail au cours du mois précédent, une proportion bien plus élevée que chez les habitants d’autres pays d’Europe. Les CDI ne sont pas la cause du harcèlement, mais ils font qu’il est plus difficile d’y échapper. Au moins, le problème est mis sur le tapis.

Quoi que fasse le gouvernement, l’entreprise est en train de devenir un lieu de moins en moins sûr. Si les chauffeurs de taxi français s’insurgent contre la concurrence d’Uber, que feront-ils quand arriveront les voitures sans conducteur ? Pour Jean Tirole, le Français prix Nobel d’économie en 2014, les choses ne sont pas près de s’améliorer : la société numérique augmente l’incertitude sur la nature des emplois, aussi, à l’avenir, les entreprises seront-elles encore moins enclines à proposer des contrats à durée déterminée.

Moi non plus je n’ai pas envie de me retrouver nue face au capitalisme. Mais il doit bien y avoir un juste milieu entre la rue et le placard.


Pamela Druckerman – Courrier Int – Source


L’Article ci-dessus n’est « posté » qu’au titre de l’info sur la mentalité des USA envers les problèmes de la vieille Europe concernant l’emploi et la façon de traiter les salariés.  Bien évidemment tout va très bien chez eux !  Voir la paille chez le voisin sans voir la poutre chez soi.  MC