Questions sur les « droits de l’homme »

Voici un livre qui, sous sa facture classique, cache plusieurs paradoxes d’une importance croissante et même cruciale. Sa démarche est simple pourtant au premier abord : remonter aux critiques que les droits de l’homme ont suscitées dans l’histoire pour répondre au «procès des droits de l’homme» d’aujourd’hui.

Procès intenté par une «gauche», qui leur reproche leur manque d’ancrage politique et social (et aussi leur instrumentalisation idéologique, par exemple par George W. Bush) – ou par la «droite» néoconservatrice : cette pensée de plus en plus «unique» qui prétend en dénoncer une autre (qui, unique, ne l’est certes pas !) dont les «droits de l’homme» seraient le symbole.

Le livre des deux professeurs à l’Université libre de Bruxelles, Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, tente alors, comme dit le sous-titre, une «généalogie» de ce «scepticisme démocratique». Et se présente comme une histoire de ces critiques, selon leurs deux directions les plus antagonistes. Un balancier. Ou une tenaille. Où l’on est encore pris. Dont il faut sortir.

Critique conservatrice : elle part d’Edmund Burke, au moment même de la Révolution (revendiquant les «préjugés» et les coutumes contre les droits abstraits), passe par les contre-révolutionnaires du XIXe siècle Louis de Bonald et Joseph de Maistre, et aboutit au nationalisme de Carl Schmitt, juriste explicitement proche du nazisme, et son concept guerrier du politique, qui exclut tout consensus autour de droits universels. Et de l’autre côté : critique utilitariste de Jeremy Bentham et Auguste Comte (mieux vaut l’utilité concrète contre les droits abstraits), qui s’approfondit en démystification révolutionnaire chez Marx (le droit masque les conflits sociaux) et finalement en critique de la dépolitisation morale conduisant à la terreur, selon Arendt.

Pourquoi donc faut-il revenir sur les grandes critiques philosophiques des droits de l’homme ? Ce n’est plus, comme dans telle entreprise comparable il y a vingt ans pour compliquer le consensus illusoire auquel ils donnaient lieu (1989, le Bicentenaire, la supposée «fin de l’histoire» !). Nous n’en sommes plus là. Les critiques sont plus criantes que jamais et l’espace ou l’évidence des droits et de leur défense s’est rétréci. Le but du livre et de sa «généalogie» est ailleurs. Il est contemporain. Est-il atteint ? Trois remarques s’imposent alors.

Il y a d’abord les objections contemporaines auxquelles le livre répond explicitement. Elles viennent de la gauche ou de la démocratie «radicale», en France surtout, et aussi des historiens américains, ainsi introduits (enfin) dans l’Hexagone, tel Samuel Moyn. Aux tenants de la première, les auteurs répondent, en s’appuyant sur des ressources méconnues de Marx et d’Arendt que les droits de l’homme soutiennent les conflits sociaux et que leurs plus grands acteurs ont revendiqué les droits quand ils sont pris dans des actions et des institutions politiques.

Il y aurait donc bien une politique des droits de l’homme. C’est leur réponse aussi à Samuel Moyn. L’historien de Harvard soutient qu’on serait passé des droits de l’homme, proprement politiques, à des «droits humains», purement humanitaires et moraux. Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère le refusent : leur enquête confirme la place centrale des droits de l’homme comme tels, dans un contexte politique. La polémique à leur sujet confirme elle-même leur enjeu politique lui-même. Telle est la conclusion explicite du livre : il invite donc la gauche radicale à revenir aux droits de l’homme (et inversement).

Mais il y a aussi une conclusion implicite et un développement manquant. La conclusion implicite, étrangement implicite, porte dans ce livre sur l’autre versant de la critique. N’est-il pas le plus criant aujourd’hui ? Qui entend-on le plus en 2016, en France, en Europe, et partout ? Est-ce la démocratie radicale ? N’est-ce pas plutôt la critique idéologique de la supposée «bienpensance» dont les droits de l’homme sont supposés être le fer de lance ? Or, le livre fournit les armes pour répondre, mais seulement d’une manière implicite.

Oui, messieurs (Zemmour et tant d’autres), vos ancêtres plus profonds avaient tout dit et mieux que vous (de Burke à Schmitt en passant par Bonald et de Maistre). Revenez à vos classiques. On remerciera les auteurs de nous rappeler ce point. Mais pourquoi ne l’ont-ils pas dit aussi clairement pour leur droite que pour leur gauche ? Ne faut-il pas être plus explicite de ce côté-là ?

Cela nous renverrait enfin à une absence. C’est qu’il y a quand même un paradoxe à défendre les droits de l’homme sans revenir à leur contenu et surtout aux actes qui les suscitent, qui ne sont pas des critiques théoriques mais des transgressions et des violations politiques (appuyées souvent, bien sûr, sur des idéologies). Peut-on défendre les droits de l’homme sans y revenir ? Non, bien sûr.

Il faut étudier les «procès» d’aujourd’hui, les cours internationales, etc. pour revenir sur les «droits de l’homme». Cela manque ici, même si ce n’était pas l’objet, qui a sa nécessité. Car il est vrai aussi que cette défense en acte doit s’appuyer sur une défense en pensée, la réponse aux critiques de part et d’autre, celles dont il n’y a rien à retenir parce qu’avec ces droits elles détruisent nos vies, celles auxquelles il faut prouver au contraire (parce qu’elles recherchent la justice) que les droits ne les ont pas trahies, mais au contraire toujours soutenues, et nos vies avec.

Lu dans Libération – Frédéric Worms Professeur de philosophe à l’Ecole normale supérieure et chroniqueur à «Libération».

Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère Le procès des droits de l’homme Seuil, 2016, 352 pp., 22€.