Immersion au cœur de l’actu.

Le journalisme en réalité virtuelle se développe à grande vitesse. Immersif, empathique, installant une impression de présence inédite, il invente une nouvelle grammaire visuelle de l’actualité.

Commencez par faire du pliage. Assemblez votre Cardboard, ce masque de réalité virtuelle en carton imaginé par Google. Glissez-y un smartphone, dans lequel vous aurez au préalable téléchargé une application de réalité virtuelle comme NYTVR (celle du New York Times), Vrse ou encore Arte360, récemment lancée par Arte.

Vous êtes prêt pour une immersion au cœur de l’actu. The Displaced, premier reportage en VR (virtual reality) du New York Times, vous conduit notamment dans un bâtiment dévasté, où jouent Oleg et ses amis, de jeunes réfugiés ukrainiens. Vous les suivez des yeux, puis de la tête. Vous découvrez la pièce à 360 degrés et vous êtes au milieu des gravats.

Dans un Liberia ravagé par Ebola

Les reportages en réalité virtuelle communiquent une étonnante sensation d’ubiquité. Vous êtes dans votre salon, un casque sur les yeux, et vous voilà téléporté dans un camp de réfugiés à Berlin (Wasala, Arte360), au milieu d’une manifestation à New York (Millions March NYC 12.13.14, Vice News VR), ou encore dans un Liberia ravagé par Ebola (Waves of Grace, Vrse).

Pour Nonny de la Peña, pionnière du journalisme en réalité virtuelle, ce “sentiment de présence” est l’une des clés d’un “journalisme immersif”, qui entend faire vivre l’actualité à la première personne.

La réalité virtuelle introduit indéniablement un rapport inédit avec les lieux

Il n’y a qu’à se plonger dans 10 Shots Across the Border (NYTVR) pour le constater : la réalité virtuelle introduit indéniablement un rapport inédit avec les lieux. Le film évoque une dramatique histoire d’impunité policière, celle de dix coups de feu tirés depuis le territoire américain, qui ont tué un adolescent mexicain de l’autre côté de la frontière.

Ce récit implacable se déroule sur un rigoureux champ-contrechamp. La caméra à 360 degrés est posée d’un côté, puis de l’autre de la frontière, et jamais le mur séparant les deux pays n’a semblé aussi tangible, surplombant le spectateur, lui imposant sa masse de ferraille rouillée.

La VR, vecteur d’empathie

En septembre, Le Parisien mettait en ligne Syrie, la bataille du Nord, un reportage à 360 degrés sur la ville de Jisr al-Choughour, coproduit par Okio Studio, une agence parisienne spécialisée dans la réalité virtuelle. “Qu’est-ce qu’une ville dévastée ? interroge Pierre Zandrowicz, directeur artistique d’Okio. Les images d’immeubles défoncés que tu peux voir à la télé ne suffisent pas à le comprendre. Lorsque tu vois Syrie, la bataille du Nord avec un casque VR, tu te rends compte que, où que tu tournes la tête, il n’y a plus que des immeubles défoncés.”

L’apport de la réalité virtuelle au journalisme ?

“Il me suffit de lire un des commentaires laissés au bas de la page YouTube de la vidéo : ‘Là on comprend pourquoi les Syriens partent”, observe Stanislas de Livonnière, qui dirige la cellule Data et innovation au Parisien.

La réalité virtuelle, vecteur d’empathie avec les damnés de la terre d’aujourd’hui, qu’ils soient réfugiés, malades d’Ebola ou encore Afro-Américains touchés par les violences policières ? Si l’on en croit Chris Milk, l’empathie est clairement la vertu cardinale de ce nouveau médium. Connu pour ses clips musicaux interactifs (comme Wilderness Downtown avec Arcade Fire), le réalisateur américain a marqué les esprits avec plusieurs films pour le studio Vrse.

Spectateur percuté

La façon dont il est parvenu à immortaliser la colère des Noirs américains restera probablement dans les annales de ce cinéma du réel à 360 degrés (Millions March NYC 12.13.14, Vice News VR). “I can’t breathe with your arm on my neck ! No !” (“Je ne peux pas respirer avec ton bras sur ma nuque ! Non !”) : là, à portée de main, deux hommes scandent le slogan, une danse politique dont le rythme, tout en violence sublimée, percute le spectateur comme rarement.

Parmi ceux qui ont testé le masque VR, peu contesteraient la puissance d’impact du médium. Cet effet “waouh”, couplé avec la facilité de visionnage et de partage des contenus (YouTube et Facebook permettent de poster des contenus en 360 degrés), attire des rédactions toujours soucieuses d’amener les plus jeunes vers l’info.

“Ce qui m’intéresse dans la VR, ce n’est pas la technologie en tant que telle. Les jeunes sont habitués aux nouvelles technologies, au storytelling sur Snapchat, etc. Si j’arrive à les sensibiliser à l’actualité internationale avec des technologies qui appartiennent à leur univers, je prends”, observe Lydia Berroyer, responsable des nouvelles écritures et SEO à France Médias Monde, l’instance qui chapeaute RFI et France 24, où la VR est actuellement à l’étude.

Nouveau médium

Cet effet “waouh” n’a cependant qu’un temps et il en faudra un peu plus pour imposer le médium comme une nouvelle manière de raconter le monde. Chris Milk est de ceux qui tentent de jeter les bases d’un véritable storytelling en VR. Waves of Grace (Vrse) raconte l’histoire de Decontee Davis, une survivante d’Ebola, qui consacre sa vie à soigner des enfants atteints par la maladie.

En recourant à un récit en voix off et à une musique omniprésente – un peu la marque de fabrique de Vrse –, Chris Milk parvient à habiter les longs plans à 360 degrés du film de l’émouvante présence de la jeune femme. Le récit est des plus touchants. Mais le procédé montre aussi que la VR n’est pas une machine à empathie spontanée. La VR est un nouveau médium à disposition des journalistes et des documentaristes. Il leur appartient à présent de lui inventer une grammaire.


Xavier de la Vega – Les Inrocks – Source


Question : cette technologie n’est-elle qu’une invention au « service » du sensationnalisme télévisuel sans pour autant permettre (inciter) les questionnements autour du sujet proposé ?  Va-t-elle tuer l’information au passage, tout au moins dans un premier temps comme l’a fait le film parlant d’abord puis le « Technicolor » et la caméra « Panavision » (cinémascope), le cinéma muet, en Noir et blanc, de format 4/5eme passant de la monophonie a la stéréo ; autant de technologies basées d’abord sur le sensationnalisme visuel et l’effet divertissant, avant de produire des films ou documentaires, décrivant des problèmes sociaux bien longtemps après leurs mises sur le marché. Autrement dit que sera demain le « style » d’information déjà très-trop sensiblement basé sur l’audience d’abord et quelques fois ensuite le développement de l’info. MC