EDF : qui sont les responsables de la crise?

Un conseil d’administration visant à entériner le plan de financement du groupe public a eu lieu vendredi. Hinkley Point ou coupes claires annoncées dans les budgets : la stratégie de sa direction, soutenue par l’État, est massivement remise en cause.

Choc des calendriers : tandis que la France orchestre, au siège des Nations unies, la cérémonie officielle de la signature de l’accord de Paris sur le climat, EDF, entreprise pilier de sa transition énergétique, s’apprête à passer un mauvais vent. Encore un. Le groupe tient, ce vendredi, un conseil d’administration visant à entériner son plan de financement.

Projet de construction de deux réacteurs nucléaires à Hinkley Point, en Angleterre, ou nouveau plan économique d’au moins 700 millions d’euros – on parle même de 1 milliard –, la stratégie défendue par sa direction et par l’État, actionnaire majoritaire d’EDF (84,9 %), continue d’être massivement contestée. Mercredi, une réunion d’arbitrage s’est tenue à l’Élysée, en présence de François Hollande, dont il est ressorti peu de chose, si ce n’est l’assurance que « le gouvernement fera preuve d’une vigilance totale » à l’égard des défis auquel est confronté l’électricien.

Projet faramineux de 23 milliards d’euros, dont les deux tiers sont à la charge d’EDF, la construction de deux réacteurs EPR sur le site d’Hinkley Point au Royaume-Uni cristallise les tensions entre l’État et la direction d’EDF d’un côté, les salariés de l’autre. Côté État et patronat, on tient ferme au chantier. Le voyant comme une vitrine du savoir-faire français, Emmanuel Macron, ministre de l’Économie et des Finances, ne cesse d’en appeler à son maintien. L’État se tient prêt à renflouer ponctuellement l’ensemble des caisses de l’entreprise pour que les EPR voient le jour, affirme-t-il, accédant là à une demande de la direction de l’entreprise.

Les travaux « mal maîtrisés ne sont toujours pas terminés »

Côté salariés, les syndicats demandent unanimement le report du projet, compte tenu de la fragilité financière du groupe public. « C’est un très gros projet industriel sur lequel nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer », estime Marie-Claire Cailletaud, porte-parole de la CGT mines énergie. Favorable à un report de deux à trois ans, « le temps de construire un véritable collectif de – travail avec les ingénieurs britanniques, et de bénéficier du retour d’expérience sur l’EPR de Flamanville », dont l’ensemble des travaux « mal maîtrisés ne sont ­toujours pas terminés », poursuit la syndicaliste.

Alors pourquoi tant d’empressement de la part de l’État ? Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, l’affirme : le report « n’est pas une option pour le gouvernement britannique. Et l’amènerait à se tourner vers des solutions alternatives ».

Pas si simple, répond Marie-Claire Cailletaud. Car « si une autre entreprise, chinoise ou russe par exemple, voulait prendre le marché, il lui faudrait au minimum trois ans pour faire homologuer ses réacteurs étant donné la précision de la réglementation britannique en matière d’installation nucléaire ». De plus, « EDF, est la seule entreprise à posséder des terrains sur le site d’Hinkley Point ».

En faisant front commun pour le report du projet, la CGT, la CFE-CGC et FO espèrent obtenir gain de cause. Le débat n’est pas clos, la décision finale sur le sort d’Hinkley Point devrait intervenir au début du mois de mai. Une assemblée générale des – actionnaires étant prévue le 12.

Une dérégulation du marché de l’énergie délétère

Hinkley Point est donc contesté massivement, a fortiori par ceux qui dénoncent l’obsession d’EDF pour le « tout nucléaire » en ces temps de transition. Reste que les projets ne sont que la face immergée d’une crise construite plus en amont. La chute des prix du marché remonte à près d’un an. À l’époque, l’électricité s’échangeait à 41 euros le mégawattheure. Elle ne vaut plus aujourd’hui que 26 euros, couvrant tout juste les charges d’exploitation d’EDF.

L’ouverture à la concurrence du marché de l’électricité met également l’électricien sur la sellette, quand ses adversaires n’hésitent pas à proposer des offres plus compétitives que le marché réglementé. La suppression, en 2015, des tarifs réglementés n’a pas été profitable à l’électricien, qui a perdu 30 % de part de marché. Elle ne devrait pas l’être non plus aux usagers, quand, en contrepartie, Jean-Bernard Lévy n’exclut pas de demander au gouvernement une augmentation de tarifs de l’électricité de 2,5 % en 2015, 2016 et 2017. En clair, de faire payer aux usagers la facture de ses choix.

Même si « chez EDF, le dialogue social est au point mort, on sait que les soi-disant privilèges des agents sont depuis longtemps dans le collimateur », s’inquiète Marie-Claire Cailletaud. Les syndicats (CGT, CFE-CGC, FO) de l’électricien français, qui dans une lettre commune à François Hollande ont ­dénoncé la situation de l’entreprise, qu’ils jugent « au bord de la faillite », tirent la sonnette d’alarme sur les conséquences sociales de la crise que traverse EDF. Car au-delà des 700 millions d’euros d’économies déjà annoncés à l’horizon 2018 – assortis de plus de 4 000 suppressions de postes –, « il y a la volonté de faire un plan d’économie encore plus large », confie la responsable syndicale. Un plan qui pourrait, selon les sources, atteindre 1 milliard d’euros.

Le manque de vision stratégique de long terme

Si, pour FO, l’entreprise va clairement « réclamer des efforts supplémentaires aux salariés » et éventuellement mettre en place un « plan social avec licenciements », la CGT rappelle que les non-remplacements de postes déjà effectifs touchent particulièrement les branches commerce et – recherche d’EDF, des coupes claires – incohérentes « dans un contexte post-COP21. »

Ce manque de vision stratégique de long terme aura, en outre, des impacts sévères pour « tout le tissus industriel des sous-traitants et des filiales d’EDF », reprend Marie-Claire Cailletaud, qui en appelle, une nouvelle fois, à « ne pas laisser le secteur de l’énergie au marché et à la rentabilité à court terme ». Le risque étant grand qu’aux menaces sur l’emploi s’ajoutent très rapidement celles sur la sécurisation de l’approvisionnement en électricité.

Marion d’Allard et Marie-Noëlle Bertrand – Source