Du poison dans nos assiettes ?

Le glyphosate est le pesticide le plus utilisé au monde. D’après l’OMS, il pourrait être cancérigène. La Commission européenne ne semble pourtant pas décidée à l’interdire. Faut-il craindre cette substance que l’on retrouve dans la plupart de nos aliments ?

L’évolution fut lente depuis les premiers signes jusqu’à ce constat : “Sven, ton troupeau a un problème.” Sven Krey, 34 ans, la mine rose et ronde, est assis dans sa cuisine. Une douce lumière pénètre par la fenêtre, pourtant il a la chair de poule en se souvenant comment l’horreur s’est installée dans sa ferme, près de la mer du Nord [en Allemagne]. Un lieu idyllique, où le mot “horreur” paraît déplacé.

Les Krey prennent si bien soin de l’allée que leurs deux enfants vont jusqu’à l’étable en chaussons. C’est cette même allée qu’ont empruntée ces cinq dernières années vétérinaires, agronomes et spécialistes des bovins. Au début, raconte Sven Krey, la production de lait de ses 150vaches a baissé. Ensuite, elles ont perdu du poids : 30, 40 kilos. Puis sont venus les diarrhées, les ulcères de la taille d’une main sur le pis, les jambes paralysées.

L’année 2014 fut la plus noire. Six bêtes abattues en urgence. Le reste du troupeau était en si piteux état que l’agriculteur ne savait plus où donner de la tête. Il en est presque arrivé à préférer une vache morte à une vache vivante, car les animaux malades lui coûtent cher – nourriture, vétérinaire, nerfs. Sven Krey s’est longtemps demandé s’il devait parler de son histoire.

Il veut, raconte-t-il, exprimer tout ce qu’il a sur le cœur. L’immense désespoir. Mais aussi le soulagement quand quelqu’un, enfin, a donné à l’horreur une raison possible. Il y a un peu plus d’un an, Achim Gerlach, un vétérinaire de la commune de Burg, dans le Schleswig-Holstein [un Land du nord de l’Allemagne], vient pour la première fois à la ferme des Krey.

Il diagnostique les signes d’une intoxication chronique chez ses vaches : tissus nécrosés au niveau des mamelles, de la queue, des oreilles, problèmes à l’estomac et aux pattes. Depuis quelque temps, ce sont des syndromes que le Dr Gerlach rencontre souvent. Il semble y avoir quelque chose dans la nourriture des vaches qui les rend malades. Le vétérinaire fait analyser leur urine. Tous les échantillons présentent d’importantes quantités de résidus de la même substance : le glyphosate.

Une nouvelle époque

(…) Sans tambour ni trompette, il y a quelques dizaines d’années, une autre époque s’est ouverte sur notre planète : celle du glyphosate. Le glyphosate est le pesticide le plus utilisé et le plus vendu au monde. Commercialisé en 1974 aux Etats-Unis par le groupe agro-industriel américain Monsanto sous le nom de Roundup, il est aujourd’hui employé tout autour du globe. (…) Une substance qui tue presque toutes les espèces de mauvaise herbe dans le monde entier. Et parfois pas seulement la mauvaise herbe. Cela fait longtemps que l’on entend dire que le glyphosate nuit aussi aux animaux et aux hommes. (…) Et cette éventuelle dangerosité a déclenché une guerre idéologique.

 Le glyphosate tue ! Il faut immédiatement l’ interdire ! Voilà ce que répètent les écologistes.

Le glyphosate sauve des vies, il augmente les rendements agricoles et nourrit la population mondiale ! Voilà ce que répondent les responsables agricoles et les organisations du secteur agro-industriel.

Ce qui a longtemps manqué dans cette guerre entre écologistes et tenants de l’agriculture conventionnelle, c’est une instance scientifique qui émette un avis exempt de toute propagande.

Un jour du mois de mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a rendu un avis. Après un examen approfondi des études scientifiques existantes, il est arrivé à la conclusion que le glyphosate était “probablement cancérigène”. Il se trouve que la Commission européenne [doit] se décider sur l’autorisation d’utilisation du glyphosate en Europe [l’autorisation de l’utilisation du pesticide expirant à la fin du mois de juin 2016, la Commission doit se prononcer sur son renouvellement dans les prochaines semaines; le 13 avril les députés européens ont voté une résolution non contraignante réclamant une remise en selle du glyphosate pour 7 ans seulement au lieu de 15 ans et restreinte à ses usages agricoles].

Avec le verdict de l’OMS, le sort du glyphosate semblait scellé. Mais ce n’était qu’une impression. Peu de temps après, à Berlin, le Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR), Institut fédéral pour l’évaluation des risques, rendait à son tour son avis : le glyphosate n’est “pas cancérigène”. Et à la mi-novembre l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa), qui siège en Italie, à Parme, se rangeait à ce jugement : le glyphosate n’est “probablement pas cancérigène”.

Probablement pas cancérigène.

La guerre entre militants écologistes et lobbys agricoles s’est transformée en guerre entre scientifiques et scientifiques. Au milieu, entre les deux camps, se trouvent les responsables politiques et les consommateurs, qui se demandent qui dit vrai. Une première réponse se cache derrière la façade de brique, de verre et d’acier du Medizinisches Labor Bremen – le Laboratoire médical de Brême. C’est dans cet institut privé que travaille Hans-Wolfgang Hoppe, un chimiste qui tient la comptabilité des substances chimiques qui nous entourent. Elles sont dans nos aliments, nos meubles, nos vêtements, le film plastique avec lequel nous enveloppons nos produits alimentaires, la peinture de nos murs, les jouets de nos enfants. En ce moment, Hans-Wolfgang Hoppe planche sur cette question : quelles quantités de glyphosate les Allemands absorbent-ils ?

Le chimiste passe devant des appareils en inox qui bourdonnent doucement. Ils ressemblent à des réfrigérateurs mais coûtent le prix d’une maison. Chacun de ces appareils sert à l’analyse d’une substance particulière qu’il détecte dans du sang ou dans de l’urine. (…)

Ce jour-là, dans son laboratoire, Hans-Wolfgang Hoppe me raconte une série d’histoires dans lesquelles les décisions sont arrivées trop tard. Une nouvelle substance chimique fait son apparition. Les premiers signaux d’alarme résonnent dans le vide. Ce n’est que quand des personnes tombent gravement malades que les scientifiques commencent à étudier en profondeur ses mécanismes d’action. Une interdiction finit par arriver, mais elle aurait pu être décidée bien plus tôt.

  • Destruction chimique

Si les chercheurs de l’OMS ont raison, le glyphosate aussi suivra ce scénario. Ce pesticide apparaît dans des échantillons de pleurote, de chou-fleur, de fraise, de pamplemousse, de citron, de noix, de figue, de lentille, de ciboule, de haricot pinto, de pomme de terre, de blé, de seigle, d’orge et d’avoine. Il y a trois ans, le journal Oko-Test a étudié sa présence dans différents produits céréaliers. Il en a trouvé des traces dans 14 produits sur 20 – des aliments que presque tout le monde consomme chaque jour. La substance résiste même au processus de cuisson, s’étonne Hans-Wolfgang Hoppe.

Aujourd’hui, en Allemagne, le glyphosate est utilisé sur près de 40 % des surfaces cultivées, ce qui représente quelque 6 000 tonnes par an. Si les agriculteurs bio le boudent, pour beaucoup d’agriculteurs conventionnels le glyphosate remplace la charrue : au lieu d’éliminer les mauvaises herbes mécaniquement avant de semer légumes et céréales, ils les détruisent chimiquement. Mais le glyphosate est surtout employé dans les pays qui autorisent la culture d’espèces génétiquement modifiées, comme les Etats-Unis, le Brésil et l’Argentine. Les agriculteurs de ces régions plantent des céréales OGM qui résistent au glyphosate – qu’elles absorbent. Ainsi peuvent-ils traiter leurs champs même après les semailles pour éliminer les mauvaises herbes qui poussent entre-temps.

Au cours des vingt dernières années, les surfaces consacrées à la culture de soja OGM sont passées de zéro à 90 millions d’hectares dans le monde – dont 22 millions d’hectares en Argentine. L’Argentine est un paradis du glyphosate, et c’est précisément pour cette raison qu’Avila Vázquez s’est rendu cet automne en Allemagne. Il sait que la Commission européenne doit bientôt décider de prolonger ou non son autorisation. Et il veut prévenir les Européens. Ce pédiatre dirige l’unité de soins intensifs pour nouveau-nés d’une clinique de la ville argentine de Córdoba. Il s’est d’abord aperçu que de plus en plus de bébés venaient au monde avec des malformations. Il a ensuite constaté que les mères de ces enfants vivaient souvent dans des régions agricoles, des localités comme Monte Maíz. (…)

En octobre 2014, le pédiatre et d’autres chercheurs ont mis le cap sur Monte Maíz. Ils sont allés de maison en maison interroger les villageois sur leurs habitudes de vie et leurs problèmes médicaux. Et ils ont découvert que dans ce village les gens avaient trois fois plus de cancers que la moyenne nationale. Et que les femmes mettaient au monde deux fois plus d’enfants mal formés. Avila Vázquez montre deux cartes d’Argentine. Sur la première apparaissent en foncé les zones du pays où on cultive le plus de soja et où on utilise le plus de glyphosate. Sur l’autre les zones où le nombre de personnes qui meurent de cancers est supérieur à la moyenne nationale. Les deux cartes sont presque identiques.

Chaque année, l’Union européenne importe 35 à 40 millions de tonnes de soja génétiquement modifié produit en Amérique du Nord et du Sud. En Europe, si la culture d’espèces OGM est largement interdite, ce n’est pas le cas de leur importation. Aussi le soja OGM finit-il sous forme de farine ou de granulés dans les auges des bovins, cochons et volailles d’Europe. Des années durant, les vaches de Sven Krey, dans le Schleswig-Holstein, en ont mangé.

Mais est-ce le glyphosate qui a rendu ses bêtes malades ?

Le siège allemand du groupe américain Monsanto occupe deux étages d’un immeuble de bureaux du quartier de Rath, à Düsseldorf. Dehors, la tempête gronde contre les fenêtres ; dedans, deux hommes font montre d’une confiance toute rassurante. “Nous connaissons le glyphosate depuis très, très longtemps, et nous le connaissons très, très bien”, assure Holger Ophoff, directeur du service d’autorisation de Monsanto Deutschland. Thoralf Küchler, porte-parole de Monsanto Deutschland, complète :  Le glyphosate est sur le marché depuis plus de quarante ans, il passe sans arrêt des tests dans le monde entier et il est toujours autorisé.

De fait, les scientifiques du groupe américain ont découvert il y a plusieurs dizaines d’années le mécanisme d’intervention du glyphosate dans le métabolisme des plantes : il inhibe une enzyme responsable de la synthèse de certains acides aminés essentiels. Sans cette enzyme, les végétaux meurent en quelques jours.

Enjeux commerciaux

(…) Si l’utilisation du glyphosate n’était plus permise, Monsanto ne pourrait plus vendre de Roundup, et les agriculteurs n’auraient plus de raison d’acheter son maïs, son blé et son soja génétiquement modifiés. Le modèle économique de Monsanto s’écroulerait. En Europe, le chiffre d’affaires du groupe est relativement faible. Mais, si la Commission européenne votait une interdiction, d’autres pays pourraient lui emboîter le pas, la pression des consommateurs allant croissant. C’est sans doute cela que redoute Monsanto.

(…) Pour cet article, Die Zeit a contacté de nombreux cancérologues, toxicologues et employés d’offices fédéraux et ministères. La plupart ne veulent pas que leur nom soit cité et n’ont accepté de s’exprimer que dans un cadre non officiel. Une phrase revenait régulièrement : Je plains la personne qui devra prendre une décision sur le glyphosate.

Dans le Schleswig-Holstein, le producteur de lait Sven Krey, lui, a pris sa décision. Il n’achète plus d’aliments produits à l’étranger pour son troupeau. Ses vaches ne mangeront plus de glyphosate.

Anke Sparmann

Source Die Zeit (Extrait) Hambourg –Source