Je suis l’un d’entre eux

Un centre d’accueil temporaire pour migrants a ouvert dans un village des Pyrénées-Orientales. Parmi eux, un journaliste éthiopien.

Témoignage …

Je m’appelle Zekarias Atkilty et je viens d’Éthiopie, d’Addis-Abeba, la capitale. En Éthiopie, je suis allé à l’université, où j’ai étudié le journalisme et la communication pendant quatre ans. Après mon diplôme, j’ai continué à apprendre la photographie et la vidéo pendant dix mois, avant de devenir celui qui pourrait enfin réaliser ses rêves.

La vie fut d’abord celle que j’avais tant espérée : en route vers le succès ! Je travaillais dans un groupe de presse privé possédant magazines et journaux. Encore maintenant, je m’interroge : que s’est-il donc passé, et si vite, pour qu’à 27 ans je doive fuir mon pays ? En quelques jours, mon journal a été fermé, mon directeur emprisonné, des journalistes se sont enfuis et des policiers ont sonné à ma porte. Alors j’ai tout simplement dû faire ce qu’il fallait pour sauver ma peau, me mettre en sécurité. Maintenant, Dieu merci, je le suis.

Je le suis à Campôme, un petit village des Pyrénées-Orientales. J’y suis arrivé, avec 17 autres migrants de Calais, le 24 février, après seize heures de bus. La plupart viennent d’Irak, du Kurdistan, d’Afghanistan ou d’Iran. Je suis le seul originaire de la corne de l’Afrique. Nous avons entre 18 et 30 ans. Tous pensaient débarquer dans une grande ville du Sud, Marseille. Quand ils ont découvert Campôme, la surprise et la colère les ont gagnés. « Vous avez le droit d’aller où vous voulez », leur a précisé le sous-préfet.

Alors seulement ont-ils accepté de rester quelque temps dans le village. Pas bien longtemps : quelques jours après notre arrivée, trois sont retournés à Calais, trois autres sont partis pour Paris. Certains ont été arrêtés sur la route. Un seul est revenu, accompagné d’un nouveau. Un autre migrant a été envoyé au centre plus tard. Nous sommes maintenant douze.

Moi, je ne suis pas déçu d’être ici. Avant de partir de la jungle, j’avais bien réfléchi à ma situation. Et j’avais déterminé deux objectifs. Le premier est atteint : quitter la jungle coûte que coûte. Ce n’est pas un endroit où vivre en être humain. Je le sais, j’y ai passé trois semaines. Deux journalistes, l’un français, l’autre autrichienne, Tomo et Nicole, m’ont aidé à en sortir : ce sont eux qui m’ont dirigé vers le centre où j’ai appris l’existence de bus réservés aux migrants partant de Calais. Deux jours après, j’arrivais à Campôme. Mon second objectif ? M’installer en France. Parce que je suis profondément fatigué de mon voyage. Parce que je ne veux plus mettre ma vie en jeu.

À notre arrivée à Campôme, beaucoup de personnes sont venues nous rendre visite. Elles nous ont apporté habits et chaussures ; elles nous ont dit combien elles étaient heureuses de nous savoir là ; elles nous ont traités comme si nous étions de la famille. Depuis, nous avons été accueillis officiellement par le village, et même fêtés. C’est incroyable ! Je voudrais ici remercier de cette chance offerte. Mais je ne comprends pas le mécontentement de certains. Pourquoi nous sont-ils hostiles ?

Après un check-up médical, avec sept autres migrants, nous préparons nos dossiers administratifs. La semaine passée, nous sommes allés à Perpignan nous inscrire en tant que demandeurs d’asile officiels, puis à Montpellier, afin de recevoir nos papiers temporaires et donner nos empreintes. Actuellement, nous écrivons nos récits de vie, avec l’assistante sociale et des traductions téléphoniques.

Trois semaines après notre arrivée, nous avons enfin Internet et le wifi : le lien avec nos familles. Mais toujours pas de tickets de bus ni la possibilité de regarder des matchs de foot. Cela peut sembler dérisoire. Pourtant, lorsque j’ai essayé d’organiser une réunion pour déterminer ce que nous, migrants, souhaitions, c’est bien cela qui faisait rêver Karwan. Et faire son marché ou marcher librement dans les rues !

Quant à Firaq, il ne pensait qu’à l’agression verbale dont il avait été victime la veille, alors qu’il était dehors, en quête de réseau wifi pour appeler sa famille. « Pars d’ici ! », lui a hurlé un homme. « Pars d’ici », me répétait Firaq en boucle et en français. J’ai été empli de tristesse. Pourtant, je peux envisager que cet homme avait des raisons d’agir ainsi. Mais je ne l’ai pas rencontré et n’ai pu le lui demander. Peut-être était-il en train de dormir ? Peut-être Firaq a-t-il fait trop de bruit ? Peu importe la raison, je souhaiterais la connaître. Mais que faire s’il n’aime pas les migrants ?

L’Europe traverse une « crise des réfugiés » – j’en suis conscient – qui n’est pas près de s’achever. Quelle prise de tête pour les gouvernements et les peuples ! Chaque jour, de nouveaux migrants arrivent. Puis-je en dire plus ? Je suis l’un d’entre eux.

Pour l’instant, je pense rester à Campôme. Mais je ne sais toujours pas bien ce qui va nous arriver dans les semaines à venir. J’ai même récemment appris par Julie, mon assistante sociale, que je serai peut-être logé ailleurs, en ville, à Perpignan ou à Montpellier. Peut-être. Rester en France, jusqu’à devenir légalement une personne. Si personne ne me hait.

Marion Dumand et Atkilty Zekarias – Politis – Source