Et si l’on cessait de vacciner ?

Ce scénario, évoqué en forme de provocation par l’Académie de médecine le 2 février 2016 entraînerait immanquablement une forte augmentation des maladies infectieuses.

Comme en Russie, en 1994 : l’arrêt de la vaccination antidiphtérique pour des raisons économiques s’y était soldé par 47.000 cas et 2.500 décès en cinq ans. La récente flambée de maladies infantiles aux États-Unis l’illustre aussi : outre une recrudescence de coqueluche, 644 cas de rougeole ont été signalés dans 27 États en 2014. En France, une épidémie de rougeole a donné lieu à 10 décès en 2015.

 En 2010, le taux de confiance des Français dans la vaccination a chuté à 60%

En cause dans les deux cas : l’explosion du taux de refus des parents de faire vacciner leurs enfants ou de se vacciner eux-mêmes.

Les raisons d’un désamour

Plusieurs raisons se conjuguent pour expliquer cette défiance vaccinale. « Certaines maladies infectieuses ont diminué de façon importante, voire ont disparu grâce aux progrès de l’hygiène et de la vaccination. Les personnes peuvent oublier à tort les bénéfices de se faire vacciner », note Odile Launay, infectiologue à l’hôpital Cochin (Paris).

Également sur le banc des accusés : les anti-vaccins dont le discours se répand dans la sphère Internet, même si leur discours ne doit pas être surestimé, selon le Dr Kamel Senouci, en charge de la coordination du secrétariat de l’OMS pour le programme d’action mondial pour les vaccins (GIVAP) : «Il existe depuis les débuts de la vaccination et reste minoritaire.»

À ses yeux, bien plus préjudiciable est la difficulté d’accès à la vaccination : « Prendre un jour de congé pour aller chez le médecin et obtenir une ordonnance, aller à la pharmacie, puis revenir chez son médecin pour se faire vacciner peut avoir un effet dissuasif surtout si, par ailleurs, on n’est pas sûr de l’intérêt à se faire vacciner», souligne-t-il.

Cette hésitation se perçoit également chez les médecins généralistes, souvent peu à l’aise sur cette question faute de formation spécifique. Généralistes curieusement exclus de la campagne de vaccination par le gouvernement français lors de l’épidémie de grippe A/HINI de 2009. « Le fiasco de la communication à cette époque a fait chuter le taux de confiance des Français dans la vaccination à 60% en 20l0, contre 90% avant 2009 !», rappelle l’immunologiste Annick Guimezanes (1).

Des ruptures de stocks préjudiciables

Autre facteur propre à instiller doute et défiance : l’incitation des autorités sanitaires à se faire vacciner se heurte aujourd’hui à des ruptures de stocks régulières dans les pharmacies. Selon les laboratoires, la demande croissante de vaccins sur le marché international expliquerait la pénurie de certaines spécialités, en particulier les injections combinées tétravalentes (qui contiennent les trois vaccins obligatoires diphtérique, tétanique, poliomyélitique — alias le DT Polio), pentavalentes (qui protègent en plus contre l’haemophilus influenza de type B, à l’origine de méningites bactériennes) et un vaccin recommandé (celui contre la coqueluche). Seule la combinaison hexavalente, qui associe également le vaccin contre l’hépatite B, est disponible… pour un coût nettement plus élevé. De quoi suspecter les industriels d’entretenir ainsi leurs intérêts financiers ! « Les gens peuvent avoir le sentiment qu’on leur force la main en leur imposant des vaccinations qui ne sont pas obligatoires », remarque Annick Guimezanes.

En France, afin d’enrayer les problèmes d’approvisionnement de certains vaccins, le ministère de la Santé a annoncé le 12 janvier dernier un plan d’action. Il prévoit notamment l’interdiction d’exporter des vaccins en rupture de stock ou menaçant de l’être, et de faciliter les importations.

L’obligation vaccinale fait débat

Une grande concertation citoyenne est également lancée. Permettra-t-elle de trancher notamment le débat sur l’obligation vaccinale ? « Le modèle français actuel, qui repose sur la distinction entre vaccins obligatoires et vaccins recommandés, peut induire dans le public une notion de hiérarchie entre les vaccins », reproche la biologiste Marion Mathieu (1). La notion d’obligation est liée à l’histoire de la politique vaccinale française (2), non au risque de la maladie visée.

« Ce double statut sème la confusion sur la perception de la nécessité de se faire vacciner, reprend-elle. Par exemple, les vaccins contre la coqueluche et la méningite sont juste recommandés, alors que ces maladies peuvent entraîner de graves complications. Idem pour la rougeole, qui est l’une des maladies infectieuses les plus contagieuses. Une personne contaminée peut en effet, transmettre le germe pathogène à 20 personnes autour d’elle. Et il faut une couverture vaccinale de 95% pour obtenir une barrière efficace.»

Mieux informer le public

Pour réconcilier les Français avec la vaccination, la biologiste et l’immunologiste invitent à mieux informer le public sur les maladies infectieuses et les vaccins sans l’infantiliser et en tenant compte des controverses actuelles, « Il faudrait que les médecins puissent expliquer à leurs patients le fonctionnement desadjuvants, Ces derniers passent pour des bêtes noires, alors que certains, comme l’aluminium, sont utilisés efficacement depuis plus d’un siècle pour renforcer la réponse immunitaire contre certains antigènes, relève Annick Guimezanes. Parallèlement il convient de continuer à mener des études pour être en mesure de répondre aux craintes qu’ils peuvent susciter »

De même, la question du développement de maladies auto-immunes après la vaccination ne doit pas être éludée. « Il est important de ne pas confondre la cause et le facteur déclenchant de ces maladies, qui sont multifactorielles et évoluent à bas bruit précise-t-elle. Le facteur déclenchant, qui est le dernier événement observé avant l’apparition des signes cliniques, peut être une grossesse, un stress, une vaccination ou la maladie infectieuse elle-même. »

Plus d’explication et de transparence sur ces différents aspects aiderait à mieux appréhender la balance bénéfices-risques de la vaccination et à diminuer les appréhensions… bien moindres d’ailleurs lorsque de nouvelles maladies émergent, comme le chikungunya ou le virus Zika actuellement.


Katia Vilarasau – Valeurs mutualistes – Avril 2016


  1. Co-auteures de Vaccination, agression, protection ? Ed Le Muscadier 2015
  2. Les premiers vaccins ayant été administrés en période de forte épidémie