Calais. WELCOME TO THE JUNGLE !

The Jungle, la jungle. J’aime le français, j’aime les belles lettres. Pourquoi ce titre en anglais alors ? Parce que les Anglais sont très présents chez les « réfugiés ». De Grande-Synthe à Calais, c’est finalement assez anglophone.

L’anglais est donc la langue courante. Nous avons pris en stop un de nos voisins de là-bas qui traversent la Manche pour s’occuper des réfugiés. Il venait du Kent, s’appelait Jan et rejoignait son fils dans la jungle, peut-être déjà perdu dans les dunes. Car à Calais, c’est très grand… Les hommes se sont emparés d’un lieu vierge et ont créé une vraie ville… un bidonville.

Palettes pour la structure, bâches pour le hors d’eau, hors d’air et couvertures pour l’isolation… Aucune évacuation des eaux usées, quelques baraquements distribuant de l’eau potable et, à intervalles réguliers, des tonneaux liés entre eux, surplombés de l’inscription « fire ».

Un quotidien rythmé par l’hésitation et la détermination

Quelques éléments nous ont intrigués dans cette effervescence désolante : une église, une école laïque (« du chemin des dunes ») et un centre artistique d’où sortent du sable des arbres aux branches multicolores. Pendues au bout d’une ficelle, quelques boîtes nonchalantes s’entrechoquent au rythme du vent. Ici, le temps s’est arrêté. Le ciel venteux et grisâtre roule des nuages bas et perturbés. « Un ciel si gris qu’il faut lui pardonner (J. Brel) ».

L’air marin fait circuler les odeurs. L’espace n’est plus celui de la société civile. Mais même dans l’insalubrité, même dans la détresse, même aux jours des lendemains incertains, l’homme a bâti une église, une école et un lieu d’expression artistique. Telle est notre civilisation humaine, voilà toujours ce que l’on trouve chez nous les hommes : transcendance, éducation et expression.

L’école est laïque.

A la question volontairement innocente : « pourquoi laïque ? » la réponse fusa : « comment voulez-vous que l’on fasse autrement ? Il y a cinq communautés différentes ici… ». « Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’aime votre réponse, Madame » lui répondis-je, le temps d’un fugace sourire. Sur cette autre planète, la laïcité était présente ; ce progrès humain s’était frayé un chemin.

Nous espérions retrouver Jan dans ce que l’on baptisa « Main street », mais nous ne l’avons pas revu. Il allait jouer avec son fils et d’autres « refugees », ceux qui ce soir n’essaieraient pas de passer de l’autre côté. Quasiment tous ici ont un quotidien rythmé par l’hésitation et la détermination. Hésiter à prendre une douche si il pleut, et déterminés à passer. Puis finalement, ce n’est que du risque. Risquer d’avoir des habits trempés donc à remplacer par d’autres, qu’ils n’ont pas, et risquer d’échanger un bras contre l’Angleterre, allongé sur un essieu de camion. Ne me demandez pas pourquoi l’Angleterre. A chaque ville ses légendes urbaines, à chaque ville ses rêves… et ses mafias… qui entretiennent l’espoir : « ailleurs c’est mieux ». Et les passeurs feront passer, vivant de la crédulité des prisonniers qu’ils ont contribué à créer.

Mais nos frères humains des bidonvilles en ont vu d’autres. Iraniens, Syriens, ce sont des voyageurs contraints et obligés, et souvent le haut du panier. Les autres n’avaient pas d’argent pour partir. Invité à leur table, Olivier, reporter-photographe pour Gynécologie sans Frontières (GSF), nous raconte : « j’étais là, à manger avec eux et dans la conversation l’un me dit qu’il était médecin, l’autre ingénieur, là-bas un technicien, etc… » Jamais nous n’avons vu, bien que tout s’y prêtait pourtant si bien, le moindre manque de dignité. Mais notre indignation, surtout à Grande-Synthe, allait pour longtemps figer notre visage. Après, mais nous ne le savions pas encore, rien ne serait plus pareil…

Du côté de grande-synthe

Parce que Grande-Synthe, c’est cent fois pire. Bidonville plus récent, plus petit, plus boueux que Calais jouxtant les lotissements des habitants, souvent excédés. Grande-Synthe ? Là, on a pris une sacrée claque.

Il y flotte une atmosphère de danger évité, repoussé difficilement jour après jour. Demain ? C’est déjà trop loin… La vie a oublié l’avenir, tentant de se conjuguer au présent. Elle semble attendre un autre drame, elle coule silencieusement, dans la crainte d’un malheur qui s’acharnerait. Pourtant les visages ne sont pas marqués de tristesse, ils ne sont pas résignés bien qu’ils vivent une tragédie sans cesse repoussée… Les hommes sont dignes malgré leur vie en équilibre.

Equilibre fragile, équilibre entre la vie… et la mort ? Nous étions présents avec GSF, tout est dans le titre. Ici, la frontière est longue d’un passage piéton. Bien qu’il n’y ait que 10 % de femmes et d’enfants dans ces bidonvilles, les problèmes liés à la santé des femmes sont bien présents. De la prostitution à l’accouchement, en passant par les violences « ordinaires ».

Rappelons qu’ici, en France, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint. Le chiffre est accablant. Les bidonvilles n’en sont pas exempts. « Que se passerait-t-il si une femme accouchait dans le campement ? », « Ce serait un échec » nous répondit immédiatement Nora, gynécologue de métier qui consulte sur une table pliante à l’arrière d’un camion prêté par la ville… Il faut éviter aux patientes le risque d’une complication : rien de pire que de perdre un bébé ou sa maman… Il faut donc occuper l’endroit, tisser des liens, établir la confiance, c’est ce que GSF et d’autres ONG ou associations s’échinent à faire, au quotidien. La mort ? Grâce aux services publics d’urgence elle est repoussée. Le tout, est de maintenir l’équilibre… pour repousser, repousser et repousser sans cesse le drame latent… Et tout se fait avec la participation des «  migrants ».

Les solutions ?

Elles sont politiques. Ici on prévient l’urgence, on entretient un lien fraternel que l’on appelle, dans l’action, « solidarité ».

Solidarité, quelles que soient les options religieuses des familles. Une solidarité pleine et entière, car nous accueillons toutes les familles…

La laïcité est le partage entre le singulier ou le particulier, et l’universel. Par cette séparation, elle relie les hommes, elle les unit en dépassant leurs particularités ou leurs singularités, qu’elle protège, en retour, absolument. Car elle nourrit l’égalité en garantissant que nul ne peut être inquiété pour ses opinions ou préférences religieuses. Mieux encore : la singularité a une chance de se développer, de se déployer grâce à la liberté absolue de conscience, rendue impossible sans laïcité, notamment à l’école.

Julie Cuvelier et Vincent Ramecourt, lu dans la  Revue « Ufal Info » N° 64