#NuitDebout, un mouvement parti pour durer ?

Tant que ces rassemblements  consisteront à dialoguer entre citoyens, réunir des idées, exprimer des souhaits, mêler l’utopie à l’exigence cartésienne ; tant qu’il n’y aura pas de débordement ressemblant à une forme d’émeutes populaires ; #nuit debout, continuera à vivre ses nuits et c’est tant mieux mais sur quoi cela peut-il . déboucher ? MC

Dans un livre désormais célèbre paru en 1978 et intitulé « Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire », réédité en 2008 aux Editions Fayard-« Mille et Une Nuits », Régis Debray interprétait Mai 68 à rebours de la vision en cours. Mai 68 avait permis, selon lui, au vieux capitalisme français de se muer, les années passant, en capitalisme financier.

(…) Nous ne sommes pas en Mai 68, mais #NuitDebout, comme les autres mouvements, suscite déjà son lot de questions et d’interprétations. Essayons de déceler quelques lignes d’interprétation…

Le mouvement d’opposition au projet de loi Travail, dit « Loi El Khomri », a donné naissance à un tout jeune mouvement de contestation sociale très marqué d’un point de vue générationnel et encore sociologiquement relativement circonscrit. Dès le début, les questions ont fusé. Pourquoi des fonctionnaires défilaient contre la loi Travail? Pourquoi ces lycéens et étudiants se mobilisaient-ils?

Après la manifestation du 31 mars, une opération coordonnée fit changer le mouvement de nature: l’installation d’une sorte de «forum» place de la République visait à l’universalisation du mouvement de contestation de la loi Travail. (…) …. il n’est pas étonnant que certains animateurs du mouvement aient saisi l’enjeu que représentait l’occupation de la place de la République. Révolutionnaires? Révoltés? Indignés? Expression de l’extrême gauche? Manipulés par la gauche radicale? Déçus du quinquennat de François Hollande? Mouvement purement générationnel ? Entre-soi total? Vont-ils se transformer en parti politique? Risque-t-on la «zadisation» de la France? Par qui seront-ils récupérés ? Les questions fusent.

Les réponses, si difficiles à apporter après une dizaine de jours de mouvement, ne peuvent être définitives ni, a fortiori, se résumer au simple décalque des grilles d’analyses passées sur les différents mouvements sociaux (Mai 68, «Smic Jeunes» de 94, Décembre 95 ou CPE) ou sur la campagne du «non» au TCE de 2005. On peut relever néanmoins quelques lignes de force dans l’interprétation possible. Le clivage gauche-droite n’explique que de manière très imparfaite ce qui se passe place de la République.

Peut-on simplement placer le curseur vers «la gauche» pour qualifier #NuitDebout?

Une dimension explicative réside bien dans la mobilisation, à l’origine, de militants de mouvements sociaux comme Droits Devant, les gens du journal Fakir (héritier direct ou indirect de Pour Lire Pas Lu, qui a nourri toute une génération et fait de la critique des médias une référence dans certains milieux militants), des syndicalistes appartenant notamment à SUD (beaucoup ont accompagné Attac et l’essor du mouvement altermondialiste), des militants de Jeudi Noir…

La «déception» à l’égard du pouvoir socialiste est réelle mais de la part de ceux qui n’ont pas voté pour lui (ou par défaut) ou bien de ceux qui étaient trop jeunes pour voter pour lui, l’argument est très relatif. Les participants à #NuitDebout ne sont pas «frondeurs». Ils ne rejouent pas le socialisme de 1981 contre celui de 1983. Ils ne se résument pas non plus à la gauche radicale ni à l’extrême gauche qui, bien que présente, ne représente qu’une fraction minoritaire des occupants de la place de la République, fraction à la fois présente et discrète.

Certains soirs, #NuitDebout, c’est le métro aux heures de pointe. Chacun en a cependant conscience, ce n’est pas encore le RER aux heures de pointe ni, a fortiori, les TER de province. La question de son extension est posée. Le mouvement pâtit en effet des mêmes difficultés que le PS, le PCF, Front de Gauche ou EELV sur un plan électoral, partis qui tendent à se circonscrire spatialement et socialement à un espace délimité et de plus en plus limité à quelques bastions du Sud-Ouest et au cœur des grandes métropoles. Ce qui est nouveau place de la République, c’est la conscience de cette réalité.

La volonté d’extension concerne essentiellement la banlieue (des membres d’AC Le Feu sont présents) mais aussi le reste du pays, au-delà du périphérique, au-delà de l’aire urbaine parisienne, cette France des zones rurales, des campagnes, souvent ignorée, souvent mésestimée.

Sa localisation géographique, au cœur des idéopôles, ne pourrait-elle pas aussi s’interpréter comme une crise finale de la gauche française au cœur de ses bastions électoraux les plus inexpugnables? (…)

Il est extrêmement difficile de définir précisément le public de #NuitDebout. Il change selon les heures, selon les jours. Il est marqué générationnellement mais il n’y a pas que des jeunes à #NuitDebout, loin de là. Protégés socialement, les gens de #NuitDebout ? Ce n’est pas certain. Il y a évidemment des fonctionnaires mais aussi des cadres du privé et beaucoup de jeunes en situation «précaire», exerçant divers travaux intellectuels. Combien d’autoentrepreneurs (ce statut de plus en plus répandu dans les professions intellectuelles et dans la jeunesse) place de la République? La contestation de la Loi El Khomri –« On vaut mieux que ça »– partait d’un refus, déjà, de la loi Travail mais, en se transformant en mouvement «noctambule», elle embrasse jour après jour davantage de sujets. (…)

L’horizontalité du mouvement le prémunit contre toute forme de récupération. C’est aussi une des clés de son succès. Pas de figure charismatique: #NuitDebout a bien en son cœur une forme idéalisée de démocratie et une forme de rejet de la hiérarchie et de la verticalité. (…)

Pour résumer les choses de manière encore imparfaite: une partie de #NuitDebout en appelle au réveil de la conscience de classe du pays. Elle pense qu’une grande partie de la société est victime de «fausse conscience», c’est-à-dire d’un rideau de fumée qui empêcherait les Français de voir la vérité. (…) Une autre partie de #NuitDebout est déjà consciente de l’évolution post-industrielle de notre société, sans délaisser pour autant la défense du salariat de l’industrie. Elle ne renonce pas non plus à l’innovation mais se projette dans une société dans laquelle le revenu de base serait, par exemple, une clé de la solidarité et de l’émancipation individuelle. Elle entame, quant elle, un lent et long combat de conviction, un combat culturel (dimanche, on parlait du «revenu de base, une impulsion culturelle») qui est directement lié à la mutation économique de notre société. Libertés individuelles, libertés numériques sont aussi des questions prégnantes (…)

Sur un plan strictement économique, on sent que nombre de participants sont en phase avec l’économie collaborative et avec le souci de la réguler. Il s’agit d’un début de mouvement social qui cherche à établir ses propres questions au centre du débat public et à remplacer les évidences d’hier par celles qu’il considère comme appartenant à l’avenir. (…)

La question du pouvoir, de l’institutionnalisation est évidemment posée (…) mais (…), de manière encore balbutiante, dès les premiers jours. (…)

Mouvement très générationnel cherchant à dépasser son enfermement spatial et social, Nuit Debout n’a pas embrasé la société française mais est davantage parti pour durer. À suivre…


Brustier Gaël, Slate.fr –(Extrait) – Source