De : « contre loi travail » aux « #NuitDebout ».

Selon Sophie Béroud, les mobilisations dépassent aujourd’hui largement le rejet de la loi travail. Pour que la contestation porte ses fruits, il faut encourager la convergence des luttes.

Sophie Béroud observe depuis longtemps les évolutions dans le monde du travail. Auteure de nombreux livres [1], elle s’interroge ici sur les capacités du mouvement actuel à amplifier la mobilisation et à faire converger les luttes entre salariés, fonctionnaires, étudiants, lycéens, chômeurs, intermittents, etc.

  • Quel regard portez-vous sur les mobilisations contre le projet de loi El Khomri ?

Sophie Béroud Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu de mobilisation de cette ampleur, et l’on assiste, je crois, à un renouveau de la contestation sociale. C’est un fait très important si l’on considère que, ces dernières années, le mouvement social peinait à sortir la tête de l’eau, quand bien même le gouvernement socialiste mène une politique en parfaite continuité avec celle de François Fillon et de Nicolas Sarkozy. Pour la première fois, une mobilisation importante est portée dans différents secteurs, des étudiants et lycéens aux salariés, avec des connexions possibles. À l’heure où nous parlons, on ne sait pas quelle affluence connaîtra la journée du 31 mars, mais elle va certainement permettre la rencontre de différents acteurs.

  • Comment voyez-vous l’état des forces de ce mouvement et cette nouvelle génération qui se mobilise ?

Un certain nombre de signaux laissent à penser que la mobilisation du 31 mars sera forte. Y compris dans des secteurs de la fonction publique qui ne sont pas directement touchés par les dispositions de la loi El Khomri. Car cette loi est ressentie comme un signe de dégradation continue de la condition de tous les travailleurs. Aussi, la mobilisation exprime sans aucun doute un mécontentement allant au-delà du seul projet de loi travail, et la question de la suite va très vite se poser. Outre les manifestations, le mouvement de grève sera sans doute important également. Or, il n’est pas facile de faire grève aujourd’hui…

Quant à la nouvelle génération, elle a conscience que son avenir professionnel s’exercera dans des conditions très dégradées, avec une entrée dans l’emploi passant par un sas de précarité et de chômage plus ou moins long. C’est tout cela qui s’exprime, en particulier dans la jeunesse scolarisée, puisque les diplômés à bac + 4 ou + 5 n’ont plus depuis longtemps la garantie de décrocher un emploi stable au terme de leurs études.

  • Alors, comment construire une convergence des luttes ?

C’est là toute la difficulté, mais je crois qu’elle se construit à la fois sur les formes d’action et sur les possibilités à donner aux salariés de participer à la mobilisation. Je sais qu’est déjà en débat la question d’organiser une nouvelle grande journée d’action, un samedi, permettant d’élargir encore le mouvement à ceux pour qui l’exercice de la grève est compliqué.

Mais, ensuite, la conjonction des luttes s’élabore d’abord dans des lieux de discussion. Et c’est vrai qu’on n’en est sans doute pas encore là : ce genre de chose doit être mis en place dans le cadre du mouvement. Il est nécessaire d’installer des espaces de débat, que ce soit des AG interprofessionnelles, des AG locales, ou autres. Or, la mobilisation actuelle n’est pas encore en mesure de les mettre en œuvre. C’est un mouvement en devenir.

  • Alors que ce mouvement est face à un gouvernement dit socialiste, quelles forces sont actionnées pour le contrer ?

Il y en a pas mal. Notamment le matraquage idéologique, via les grands médias, qui tente d’expliquer aux salariés qu’ils ont mal compris, qu’il s’agit juste d’un problème de communication. Par exemple, le fait de dire que « la facilité de licenciement va créer plus d’emplois ». On retrouve là certains processus déjà observés au moment de la campagne du référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE) en 2005. Mais les gens, aujourd’hui, savent bien, par leur expérience concrète et quotidienne, que faciliter les licenciements ne créera pas d’emplois ! Comme sur le TCE, le discours dominant se heurte aux expériences des individus et, surtout, à une appropriation critique de ce qui leur est dit.

L’autre outil principal aux mains du gouvernement, c’est la division syndicale : on a vu que, à la suite de petites concessions accordées après les premières rencontres entre syndicats et gouvernement, certaines confédérations sont rentrées dans le rang. Le fait que la direction de la CFDT ait cessé de critiquer le projet de loi affaiblit évidemment le mouvement, en empêchant toute démarche unitaire, qui est toujours un facteur important pour porter une mobilisation. Même si l’on observe un certain nombre de secteurs à la base de la CFDT ou de certaines fédérations, comme la métallurgie, qui ne se reconnaissent pas dans les positions de la direction confédérale.

Je crois qu’il existe aujourd’hui un risque de tensions fortes au sein de la CFDT, qui pourraient la faire se retrouver dans la situation de 2003, au moment de la réforme des retraites [loi Fillon, NDLR], avec des départs de militants vers d’autres syndicats ou des pertes d’adhérents.

  1. Son dernier ouvrage paru est : Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, avec Paul Bouffartigue, La Dispute (2010).

Sophie Béroud Maître de conférences en sciences politiques à l’université Lyon-II.


#NuitDebout :  » Et voilà qu’on se parle, qu’on ose

dire tous ensemble : ça suffit ! Y en a marre ! « 

… L’espoir [est] immense, et tout parait possible cette nuit aux 200 à 300 jeunes gens encore regroupés place de la République, à Paris, après trois jours de débats et d’occupation. Il a beau être une heure du matin et une pluie fine a beau jouer les trouble-fête, ils n’ont pas envie de déserter un lieu symbolique qu’ils considèrent désormais comme le leur (…). Encore moins de se quitter. Trop heureux de cette incroyable connivence apparue entre eux depuis plusieurs jours. Et grisés, ce 4 avril, de se découvrir si ardents, si fraternels et si déterminés.

« Quelle merveilleuse surprise ! », affirme Augustin qui, comme la plupart des occupants de la place, ne veut pas donner son nom par souci de s’effacer « devant la cause ». « On ressentait tous le même malaise, un mal-être inouï devant un système économique absurde, injuste, opprimant et une classe politique totalement déconnectée de nos vies. Et voilà qu’on se reconnaît, qu’on se parle, qu’on ose dire, tous ensemble : ça suffit ! Y’en a marre ! Remettons tout à plat ».

Alors, comme s’ils attendaient ce moment depuis des années, ils se jettent dans les débats. En commissions de toutes sortes. En assemblées générales (certains disent « populaires »). En groupes de parole qui s’égrènent sur la place, assis par terre, armés seulement d’un mégaphone. « N’hésitez pas, personne ne vous jugera même si vous hésitez ou bégayez. Il est si important de s’exprimer ». Ils se lancent donc, les garçons beaucoup plus que les filles. Et ils n’ont pas de mots assez durs pour crier leur défiance envers les politiques, quels qu’ils soient. Railler les élections. Fustiger le capitalisme. Et rêver tout haut d’un système « qui replacerait l’humain au centre », d’une nouvelle Constitution « sociale et citoyenne », de mœurs différentes.

Sur ces derniers points, ils ne sont guère précis ! Le flou est même vertigineux. Mais ils le revendiquent : « C’était comme ça, en 1789. Tout est à réinventer ! ». Une banderole au bord de la place proclame : « Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes ». Un engagement à très long terme Ce soir, ils ont la tête pleine des expériences de ces trois jours passés. Les concerts improvisés et l’organisation progressive de structures pour tenir la place le plus longtemps possible : accueil, infirmerie, cantine, nettoyage.

Les rencontres improbables entre ouvriers, chômeurs, universitaires, migrants. Les discours sur la convergence des luttes de l’économiste Frédéric Lordon, l’un des rares penseurs écoutés par cette foule qui ne veut pas de leader. La « fraternisation » inattendue, dans la nuit de samedi, avec plusieurs CRS qui, après s’être avancés casqués pour disperser les quelques dizaines d’occupants de la place comme les deux nuits précédentes, ont finalement renoncé et partagé avec eux un café. Et enfin une exquise courtoisie à l’égard de quiconque prend la parole, nombre d’intervenants concluant par un « Je vous aime » adressé au groupe.

Certains ont déjà l’impression que leur vie a pris un nouveau cours. Et qu’ils n’ont plus le droit de se dédire après de si beaux serments. Un engagement à très long terme, disent-ils. En lorgnant vers Podemos (en Espagne) et Syriza (en Grèce) sans être dupes de leurs « compromissions ». Et en se donnant l’objectif de réinventer la démocratie. Pas moins.


Cojean Annick, Le Monde – Source