Qui possède, dirige !

Cette fois les choses sont dites. Détaillant les conditions du rachat (pour 5 milliards de dollars) du Wall. Street Journal par M. Rupert Murdoch, l’éditorial du quotidien d’affaires américain admet que ce rachat aura des conséquences autres que financières : « Nous connaissons assez le capitalisme pour savoir qu’il n’y a pas de séparation entre le contrôle et la propriété (1) ». [Note : l’article date du 03 aout 2007 mais garde toute sa réalité comme exemple, notamment dans les rachats et concentration de la presse française. MC]

Or, exercé par M. Murdoch, le contrôle n’est pas une clause de style… Peu d’industriels des médias ont autant que lui plié les rédactions aux intérêts économiques et politiques du propriétaire. Le ton militant du Sun britannique (outrancièrement pro-Thatcher pendant les années 1980) ou celui de Fox News aux Etats-Unis (devenu le principal relais de propagande du Parti républicain) l’indiquent assez. Il est vrai que M. Murdoch a entretenu ou entretient également de bons rapports avec des travaillistes comme M. Anthony Blair (que le Sun a appuyé dès 1997) ou avec des démocrates comme Mme Hillary Clinton (dont la campagne pour la présidentielle de 2008 a reçu une contribution financière de M. Murdoch).

Mais, dans les deux cas, c’est qu’au-delà des convergences politiques entre ces élus et M. Murdoch (la participation à la guerre en Irak pour M. Blair, le soutien inconditionnel des politiques israéliennes pour Mme Clinton), les deux responsables politiques ont toujours veillé à favoriser les affaires de l’industriel australo-américain : lobbying en faveur de ses journaux et de ses chaînes, déréglementation de la communication dont, le patron de News Corporation fut naturellement l’un des principaux bénéficiaires.

Le Wall Street Journal est un cas à part dans la presse occidentale. Premier quotidien des Etats-Unis par la diffusion (environ 2,4 millions d’exemplaires, loin devant le New York Times, près d’un million d’abonnés à l’édition électronique payante en 2013), il n’a pas attendu l’arrivée de M. Murdoch pour publier des éditoriaux ultra-conservateurs, souvent caricaturaux. Mais il produisait aussi des enquêtes d’une qualité exceptionnelle. On se souvient, par exemple, de celle de Daniel Pearl révélant, le 31 décembre 1999, à propos du Kosovo, l’ampleur des exagérations des gouvernements occidentaux et de la presse (dont le Wall Street Journal…) à propos des massacres commis par les troupes serbes (2).

Cette enquête fut, à l’époque, publiée en première page du quotidien. En sera-t-il de même sur des sujets chers au cœur (et au portefeuille) du nouveau propriétaire? L’aveu qu’en matière de presse aussi il n’y a pas de « séparation entre le contrôle et la propriété » a au moins l’avantage de relativiser l’utilité des discours convenus sur les chartes et les codes de déontologie. Mais il n’est pas franchement rassurant pour le lecteur du Wall Street Journal.

Revue manière de voir N° 146, Page 33.

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  1. “A new owner”, The Wall Street Journal, New York, 1er août 2007.
  2. Lire Serge Halimi et Dominique Vidal, «Médias et désinformation», Le Monde diplomatique, mars 2000.