Entre journalisme et journalisme – 3

Une presse populaire qui ignore le peuple

 De Bombay à New Delhi, la diffusion des journaux connaît une vitalité remarquable, au point que l’Inde occupe le tout premier rang mondial dans ce domaine. Pourtant, le poids grandissant des milieux d’affaires, devenus propriétaires des titres, relativise cette bonne santé.

L’heure où les premières lueurs du jour tirent lentement Bombay de sa torpeur nocturne, les rues commencent à fourmiller de milliers de livreurs qui déposent leurs piles de journaux au pied des immeubles ou des tréteaux de bois des vendeurs de rue. Les clients, déjà amassés autour de l’étal, jettent quelques roupies sur la table. Puis, tout en sirotant un tchaï un petit verre de thé brûlant, ils se plongent silencieusement dans une lecture concentrée. Ce rituel n’est pas un spectacle rare dans un pays où la presse compte plus de cent trente millions de lecteurs fidèles.

L’Inde s’est hissée à la première place mondiale pour le marché de la presse, devant la Chine (1). Plus de 80.000 quotidiens et magazines y sont publiés. L’une des clés de ce succès : les progrès de l’alphabétisation, passée de 12 % de la population en 1974 à 72% aujourd’hui (2). En outre, l’accès à Internet reste balbutiant (moins de 10% des Indiens), et un quotidien ne coûte en moyenne que 3 roupies : même pas 5 centimes d’euro, moins qu’un tchaï dans la rue.

Doit-on y voir un signe de la prodigieuse pluralité et de la vivacité démocratique tant vantées du géant d’Asie du Sud? « L’Inde n’est pas un, mais plusieurs pays », explique doctement M. Baskhar Das en traçant un schéma sur un tableau blanc. « Il y a l’Inde développée — les vingt millions d’anglophones —, l’Inde en développement et l’Inde sous-développée. C’est la première qui nous intéresse. La deuxième n’est pas encore prête, et la troisième ne présente pas d’intérêt », décrète-t-il en barrant l’intruse d’une croix.

Derrière la grande baie vitrée du bureau rutilant du directeur exécutif de Daily News and Analysis (DNA), au onzième étage de l’Indiabulls Finance Centre, des dizaines de tours de béton et de grues s’érigent vers le ciel sur les ruines des anciennes usines du quartier Parel de Bombay. « L’anglais est la langue des affaires, des décideurs. Les revenus de la publicité vont à 85 % vers la presse en anglais », précise notre interlocuteur. Dans son discours, le mot « information » désigne d’abord un produit.

Durant trente-deux ans, M. Das a fait ses armes au sein du groupe Benneth Coleman & Co. Ltd (BCCL), dont il a été nommé président en 2001, avant de prendre en main le géant des médias Zee Media un an plus tard. BCCL est le propriétaire de l’un des plus anciens titres de la presse nationale : The Times of India, premier quotidien en langue anglaise du monde (cinq millions d’exemplaires en couleurs), qui engrange chaque année plus de 1 milliard de dollars de revenus de publicité (3).

The Times of India a été un pionnier du tournant commercial des médias lors de la vague de libéralisation économique dans tout le pays, à partir de 1991. « Nous vivons une seconde indépendance, exulte M. Das : celle de la libéralisation. La génération post-1991 est celle des nouveaux « enfants de minuit  » » – une allusion à la génération née dans les premiers instants du 15 août 1947. M. Vinet Jain, directeur du management de BCCL et compagnon de M. Das pendant trente-deux ans dans cette aventure, évoque cette renaissance dans des termes moins lyriques : « Nous ne sommes pas une entreprise de presse : nous sommes une entreprise de publicité. Lorsque 90% de vos revenus proviennent de la publicité, vous êtes une entreprise de publicité (4). » Ce changement de perspective a marqué en profondeur l’industrie de la presse indienne.

Le mérite de la « réussite » de The Times of India revient au frère de Vinet, M. Samir Jain. Le très discret vice-président de BCCL a multiplié les réformes depuis son arrivée à la tête du groupe, à la fin des années 1980 : publicités en cartouche de titre, mise en vente de la « une » pour 450 000 dollars et introduction des advertorials – contraction des mots avertisement (« publicité ») et editorial (« éditorial »).

Ces publi-reportages sont écrits par la rédaction, mais financés par des célébrités du cinéma, du cricket ou de la politique à des fins promotionnelles. Qu’importe si le lecteur l’ignore : le client est d’abord l’annonceur. Animé par cet énergique esprit d’entreprise, The Times of India a déclaré une guerre des prix sans merci à ses concurrents. Aujourd’hui, à Bombay, un numéro coûte 5 roupies, quand son coût de production dépasse les 10 roupies.

Le quotidien est allé jusqu’à diviser son prix par trois à Bangalore en 1998, et à offrir son édition de New Delhi pour 1,50 roupie à partir de 1994.

Autre coup de génie de M. Samir Jain : l’échange de publicité contre des capitaux propres, acquis en majorité dans l’immobilier. Grâce à cette stratégie inédite, BCCL détient des parts dans plus de trois cent cinquante entreprises, dont les dividendes représentent 15 % de ses revenus. Ces innovations sont presque aussitôt devenues la norme dans la majorité des quotidiens indiens : « Quoi que fasse. The Times of India, nous devons le faire deux jours plus tard », constate non sans amertume un ancien rédacteur de Hindustan Times, son principal concurrent (5).

  • Une concentration à faire pâlir d’envie MM. Murdoch et Berlusconi

Aujourd’hui, « le quatrième pouvoir revient à l’immobilier », ironise Paranjoy Guha Thakurta. Pour ce journaliste indépendant, cofondateur en 2001 de The Hoot, un site d’observation des médias indiens, le paysage médiatique est passé d’un « monopole d’État » – jusque dans les années 1990 – à un « marché oligopolistique privé ». Une partie significative de la presse est aujourd’hui aux mains de moins de dix conglomérats, qui couvrent tous les types de médias. BCCL, qui publie également The Economic Times (le deuxième journal économique anglophone le plus lu, après le Wall Street Journal), possède encore onze autres journaux, dix-huit magazines, deux chaînes d’information par satellite, une chaîne de cinéma en anglais, une chaîne consacrée à l’actualité de Bollywood, une radio, une société d’affichage publicitaire et plusieurs sites Internet

Dainik Bhaskar, deuxième quotidien en hindi, qui publiait un seul journal à Bhopal dans les années 1950, en détient aujourd’hui sept, ainsi que deux magazines, dix-sept stations de radio et sept chaînes de télévision câblées. Les trois groupes de médias qui publient les plus impor­tants quotidiens en anglais (BCCL, HT Media et Kasturi & Sons Ltd) concentrent à eux seuls 39% du revenu total et 44 % des revenus publicitaires, alors qu’ils ne touchent que 6 % des lecteurs (6). A New Delhi, la seule ville du monde où paraissent chaque jour seize quotidiens en langue anglaise, les trois quarts du marché des quotidiens anglophones reviennent à The Times of India, à The Economic Times (qui tous deux appartiennent à BCCL) et à Hindustan Times.

Le juteux marché publicitaire suscite l’appétit d’acteurs extérieurs, en particulier des groupes de télécommunication. Pour Thakurta, « de plus en plus de conglomérats industriels acquièrent des intérêts directs et indirects dans des groupes de médias ». Il n’hésite pas à parler de « murdochisation », en référence au magnat australien Rupert Murdoch, propriétaire en Inde du groupe Star, qui fit une entrée fracassante sur le marché audiovisuel du pays dans les années 1990. Le puissant groupe Reliance Industries Ltd, propriété de M. Mukesh Ambani (homme le plus riche d’Inde et 29e fortune mondiale, selon le magazine Forbes), s’est lié en 2012 avec le groupe Networkl8, propriétaire de dix-neuf chaînes de télévision, avec le groupe Eenadu, qui publie l’un des premiers quotidiens en langue telougou (presque six millions d’exemplaires chaque jour), ainsi qu’avec la chaîne régionale Eenadu TV. La fusion a propulsé le conglomérat parmi les groupes médiatiques les plus influents d’Inde, aux côtés de BCCL et de Star.

  • L’appel quotidien de la patronne à des fins de rectification» est redouté

Si elle prend un tour plus aigu aujourd’hui, « la question de la mainmise des industriels sur les médias est aussi ancienne que la nation elle-même », rappelle Thakurta. En 1948, Jawaharlal Nehru, premier chef du gouvernement de l’Inde indépendante, parlait déjà de la « presse du jute », en référence à The Times of India, alors contrôlé par la famille Jain, qui possédait les concessions du jute à Calcutta. Nehru dénonçait également la « presse de l’acier » : une allusion au groupe Tata, propriétaire de l’influent quotidien bengali The Statesman. Il se montra moins critique envers son ami Ramnath Goenka, directeur de l’Indian Express, qui tenta dans les années 1960 -sans succès- de s’emparer de la compagnie indienne du fer et de l’acier. Les journaux ont su s’adapter au pouvoir. Durant la période de l’état d’urgence décrété par la fille de Nehru devenue première ministre, Indira Gandhi (7), The Times of India, dirigé par Ashok Jain (le père de Vineet et de Samir), était surnommé « «The Times of Indira ».

Cette imbrication entre médias, conglomérats et milieux politiques perdure. Hindustan Times appartient par héritage paternel à Mec Shobhana Bhartia, qui en est la directrice éditoriale depuis 2008, et qui siégeait jusqu’en 2012 au Parlement pour le Parti du Congrès, majoritaire. Au dire d’un ancien éditorialiste du journal, son appel téléphonique quotidien à des fins de « rectification » est redouté de toute la rédaction. Dainik Jagran, quotidien en hindi le plus diffusé (Seize millions et demi de lecteurs), est un empire bâti par l’industriel Narendra Mohan, qui siégeait au Parlement pour le Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP), la formation nationaliste hindoue. Le fils de Mohan, M. Sanjay Gupta, lui a succédé.

Sans surprise, une telle situation a conduit à une série de scandales. L’affaire des paid news, articles payés par des candidats durant la campagne des élections législatives de 2009, a mis en cause les plus importants partis et journaux du pays : The Times of India en anglais, Dainik Jagran et Dainik Bhaskar en hindi, mais aussi les quotidiens les plus largement publiés en langues vernaculaires : Lokmat en marathi, Punjab Kesari en hindi, Eenadu en telougou…

« La propriété croisée des médias, analyse Shoma Chaudhury, ancienne directrice de l’hebdomadaire Tehelka, explique pourquoi la presse est très peu critique vis-à-vis des entreprises privées et des politiques économiques inégalitaires. » The Times of India a souvent été épinglé pour son approche biaisée de l’actualité. Ainsi, quand un ascenseur défaillant tua deux ouvriers et en blessa sept autres sur le chantier d’un luxueux immeuble de dix-neuf étages à Bangalore, le journal omit de citer le nom du constructeur, Sobha Developers, un groupe dans lequel le propriétaire du journal, BCCL, détenait des parts. En 2005, lors d’une grève de huit mois -qui reçut le soutien d’ouvriers non syndiqués- destinée à dénoncer les conditions de travail dans les usines de Honda Motors à Gurgaon, le quotidien relaya le point de vue de la direction, et s’inquiéta des conséquences sur le climat financier du pays.

  • Des journalistes inattentifs au sort des paysans, aux inégalités et à la violence de caste

Le syndicat des journalistes de New Delhi (Delhi Union of Journalists, DUJ) souligne en outre la « censure indirecte qui découle des modèles de propriété et de recrutement ». Les classes modestes sont en effet peu représentées dans la profession; les basses castes et les intouchables, pratiquement inexistants (8). Les journalistes se sont largement détournés des préoccupations des habitants des campagnes, des inégalités et de la violence de caste, pour répondre aux attentes de l’individu urbain anglophone, symbole de l’Inde développée.

Dilnaz Boga, une jeune journaliste qui a couvert durant plusieurs années le conflit au Cachemire avec le Pakistan pour Hindustan Times et DNA, parle de ses difficultés à pratiquer son métier : « Je racontais les histoires des gens, mais je rencontrais beaucoup de résistances dans la rédaction ». Traitée d’antinationaliste et même d’« islamiste infiltrée» par ses propres collègues, elle a fini par jeter l’éponge. « Tout ce qui va à l’encontre du discours nationaliste est banni. Nous vivons dans un pays où les enfants meurent encore de malnutrition, mais c’est un blasphème que d’en parler ».


Benjamin Fernandez – Revue « Manière de Voir » N° 146


  1. Selon le Registrar of Newspapers for India, le pays comptait 105443 publications périodiques au 31 mars 2015.
  2. Source : Unesco (adultes de plus de 15 ans).
  3. http://thehoot.org
  4. Ken Auletta, «Citizen Jain. Why India’s newspaper industry is thriving », The New Yorker, 8 octobre 2012.
  5. Samanth Subramanian, « Suprem being. How Samir Jain created the modem Indian newspaper industry », The Caravan, New Delhi, décembre 2012.
  6. «Building resistance, organising for change. Press freedom in South Asia 2012­2013 », International Federation of Journalists, http://asiapacific.ifj.org
  7. Condamnée en 1975 par la Cour suprême pour fraude électorale, Indira Gandhi décréta l’état d’urgence, ce qui l’autorisa à emprisonner des opposants et à censurer la presse.
  8. «The untold story of Dalit journalists», The Hoot, 13 août 2013.