Une vidéo, preuves de la sauvagerie de proches du Front national

Ce sont des images qui pourraient être gênantes pour Marine Le Pen. Elles mettent en scène un proche du Front national et du trésorier de son micro-parti, Jeanne : il s’agit de Logan Djian, le chef du GUD à Paris (Groupe Union Défense), un groupuscule d’extrême droite violent.

Dans neuf vidéos, que Médiapart s’est procurées, le leader du GUD passe à tabac et humilie, le 9 octobre 2015, avec quatre militants, l’un de ses anciens camarades, qui finira à l’hôpital.

Mis en examen pour « violences aggravées » et placé en détention provisoire, Logan Djian a été libéré le 13 novembre contre le paiement d’une caution de 25 000 euros. D’après nos informations, des enquêteurs s’interrogent sur la provenance de ces fonds, et sur un versement concomitant d’une somme équivalente à la compagne de Logan Djian par la Financière AGOS, une société créée sous le nom de Financière SOGAX par Axel Loustau, le trésorier du micro-parti de Marine Le Pen. M. Loustau affirme n’avoir « strictement rien à voir avec ça ».

Ces neuf vidéos, d’une durée totale de huit minutes, montrent des actes qui pourraient être assimilables à des « traitements inhumains et dégradants » tels que définis par la Convention européennes des droits de l’homme dans son article 3 sur l’« interdiction de la torture ». Une véritable séance d’humiliation, d’une violence inouïe (…). On y voit un jeune homme habillé BCBG, assis sur son canapé, chez lui. Cinq autres personnes sont présentes mais l’on n’en voit que deux à l’image : Logan Djian, chef du GUD à Paris, et un autre militant du GUD, Kleber Vidal, qui apparaît furtivement mais restera silencieux tout au long de la scène, sans porter de coups. L’homme qui filme est Loïk Le Priol, un militant du GUD lui aussi. Cet ancien militaire, étoile montante de la mouvance, vient de lancer sa ligne de vêtements « identitaires », Babtou solide, qui cartonne à l’extrême droite.

La victime n’est pas un inconnu : il s’agit d’E.K., un ancien chef du GUD passé ensuite au FNJ (Front national de la Jeunesse). Les faits ont lieu dans la nuit du 8 et 9 octobre. Il est une heure du matin. Sur les premières images, le groupe apparaît dans la rue et semble « répéter » la scène qui va suivre. « Là, on arrive, donc là grosse mise à l’amende, un peu comme j’avais fait… », dit Logan Djian alors que la vidéo s’interrompt. Dix minutes plus tard, nouvelle vidéo : la bande se trouve au domicile de la victime. Le jeune homme semble dans un état second. Il a passé le début de soirée avec Loïk Le Priol, comme il le dira plus tard dans les vidéos. Logan Djian assène une première claque à E.K. « On est cinq », le prévient-il. « T’as parlé, faut assumer », accuse-t-il. Il lui propose alors de se lever pour un combat à « un contre un ».

L’agressé refuse. La même accusation revient sans cesse : la victime aurait « trop parlé ». « Tu vas payer pour tout ce que t’as dit », lui lancera notamment Loïk Le Priol. À qui ? À la police ? À d’autres militants d’extrême droite ? Pourquoi ? La vidéo ne permet pas de le dire.

« On va pas te lyncher. À un contre un, toi et moi », le défie Logan Djian. « Mais tu vois bien que t’es dix fois plus costaud que moi », réplique le jeune homme, apeuré. « T’es qu’une merde…, l’insulte l’homme qui filme, Loïk Le Priol. […] C’est toi l’idole du fascisme ? C’est toi le patron du GUD ? Mais t’es personne regarde-toi !, poursuit Le Priol. Allez lève-toi, assume pour une fois ! Porte tes couilles ! […] T’es un putain de Français, vas-y assume ! […] T’oses même pas te lever. […] Le peu de Français que t’avais en toi tu l’as même pas porté tes couilles. » « Dernière chance de te lever ou bien on te fout à poil », prévient Logan Djian. « Si tu veux faire le canard devant nous, comme le Hammerskin [organisation skinhead néonazie – ndlr] ! », ajoute Le Priol. Sur les images suivantes, la victime est à terre, Djian la contraint à se déshabiller : « Ou on te tabasse, ou tu le retires », vocifère Djian. « Enlève ton pull pédé », surenchérit Le Priol. L’agressé est alors traîné de force dans sa chambre. « Je t’en supplie », implore-t-il. Dans l’obscurité, on ne voit rien à l’image mais on entend le son. Djian et Le Priol commencent à le déshabiller de force. « Arrêtez-vous ! », supplie la victime à plusieurs reprises, en gémissant. « Tout se paye. Tout se paye », rétorque Loïk Le Priol. « Arrête de jouer ta pute », « Arrête de jouer ta salope », lui répondent les deux agresseurs. « Magne ta chatte putain, t’attends quoi pour te foutre à poil, dépêche-toi ! », hurle Le Priol. Djian et Le Priol le pressent avec un décompte : « Neuf, huit – dépêche-toi –, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un … » On entend des bruits de coups. « Tu te mets à poil, tu te dépêches, ordonne Logan Djian. Tu enlèves ta chemise, tu enlèves ton foulard. » « Tu te dépêches ou on te pend avec, espèce d’enculé, on te pend avec ! », rajoute Le Priol, surexcité. Nouveaux bruits de coups. Les insultes grossières fusent : « Magne ta chatte espèce de tarlouze. » Sur la vidéo suivante, la victime apparaît dans le salon, agenouillée, totalement nue, le visage ensanglanté. Logan Djian le menace de faire circuler la vidéo humiliante s’il parle de cette affaire : « Écoute-moi, cette histoire, elle ne reste qu’entre nous, elle ne circulera pas, pas comme les autres […]. Maintenant, si on a des infos autres que nous qui circulent sur ça, la vidéo va circuler, et évidemment tu sais ce qui va se passer. » « Maintenant, si ça t’a pas servi de leçon, on reviendra », prévient le chef du GUD, en lui assenant un coup de pied au visage et en le traitant de « petite salope ». « Tu sais que j’en ai buté plus d’un des mecs là-bas, tu le sais ? », lance Le Priol, ancien militaire. « Le coupe-gorge, ça va très vite, tu le sais ? […] Lâche mon couteau, sinon je te plie la main », vocifère-t-il en frappant l’ancien chef du GUD, et en le menaçant avec un couteau placé sur sa gorge. « Arrête », implore encore la victime, terrorisée. Sur la dernière vidéo, le jeune homme est totalement allongé sur le dos. Les agresseurs le forcent à se lever, et à danser, nu, plusieurs dizaines de secondes, sur l’air de la « Macarena ». « Les petites mains là, bouge-les ! », ordonne Logan Djian. « Que chaque seconde de cette vidéo soit balancée sur YouTube, juste pour le plaisir, le jour où tu parleras », lâche Le Priol. « Sinon, elle reste entre nous. Elle reste que pour moi. C’est Loïk Le Priol qui a cette vidéo. » « Tu bouges bien en plus, comme une petite salope, comme tu es en fait. » La vidéo s’arrête sur ces mots.

La victime atterrira à l’hôpital, et déposera plainte le lendemain. Ses blessures ont été constatées par les unités médico-judiciaires (UMJ). Dans sa plainte, le jeune homme mentionne cette vidéo, mais les perquisitions n’ont pas permis à la justice de mettre la main dessus. Le 14 octobre, des interpellations ont lieu et le parquet de Paris ouvre deux jours plus tard une information judiciaire pour « violences aggravées » avec préméditation, usage d’une arme en réunion, et entraînant une incapacité totale de travail supérieure à huit jours. Parmi les cinq mis en cause, deux sont mis en examen et placés en détention provisoire, comme Marianne l’a révélé : Logan Djian et Loïk Le Priol.

Le 3 novembre, un arrêt de la chambre de l’instruction ordonne leur libération en contrepartie du paiement d’une caution de 25 000 euros chacun. Dix jours plus tard, les deux militants sont libres. Mais son contrôle judiciaire interdit à Logan Djian de se rendre en Île-de-France et le contraint de fixer son lieu de résidence à Dijon. Contactés, ni la victime, ni Loïk Le Priol, ni Logan Djian n’ont voulu s’exprimer sur cette agression et cette vidéo. Questions sur le rôle du trésorier du micro-parti de Marine Le Pen Dans les milieux d’extrême droite, on entend avec insistance que c’est un proche de Marine Le Pen qui aurait avancé les 25 000 euros de caution nécessaires à la libération de Logan Djian : Axel Loustau, le trésorier de son micro-parti Jeanne, conseiller régional FN tout récemment promu secrétaire départemental du FN dans les Hauts-de-Seine.

Contacté, M. Loustau affirme n’avoir « strictement rien à voir avec ça » et dénonce « un mélange de mensonges, d’amalgames et d’approximations ». D’après nos informations, des enquêteurs s’interrogent sur la provenance de ces fonds. Un versement concomitant de 25 000 euros de la société Financière AGOS à Jessica Guillemard, la compagne de Logan Djian, a attiré leur attention. Créée en 2007 par Axel Loustau et sa femme, sous le nom de Financière SOGAX, cette holding familiale a été rebaptisée Financière AGOS en mai 2015. M. Loustau n’apparaît plus dans les statuts depuis le printemps 2015, mais il a conservé officieusement le contrôle de cette structure dont il a confié la présidence à l’une de ses proches.

Interrogé par Médiapart, Logan Djian n’a pas démenti ces informations, se contentant de préciser que « Loustau n’a plus rien à voir avec ça » puisqu’il n’est plus actionnaire de la Financière AGOS. « Comment savez-vous tout ça ? […] Je ne veux pas parler de ça, je n’ai rien à vous dire », a-t-il répondu avant de raccrocher. Lors de notre second appel, M. Djian s’est fait menaçant : « Votre boulot de mange-merde, de petite salope, on vous répondra pas, OK. […] Tout ce que tu vas sortir, fais bien attention, c’est pas une menace, je t’emmènerai devant les tribunaux. Donc, fais bien attention espèce de petite merde […]. Les putes, je les traite comme des putes », a-t-il prévenu, dans un flot d’insultes.

Après cette conversation, l’un des auteurs de ses lignes a reçu huit coups de fil anonymes, mêlant mauvaises plaisanteries et menaces, l’un expliquant « on a ton adresse ». Sollicitée, sa compagne Jessica Guillemard n’a pas répondu. Devenu chef d’entreprise après ses années de militantisme au GUD, Axel Loustau, 45 ans, a créé un groupe de sécurité privée, Vendôme Sécurité, qui embauche des militants de la mouvance d’extrême droite, et travaille – notamment mais pas seulement – pour le Front national.

Ces dernières années, son engagement jamais renié au GUD, sa mise en examen dans l’affaire du financement du FN et plusieurs provocations lui ont fait mauvaise publicité. « On est des radicaux, mais on est aussi des hommes d’affaires, vous nous avez fait perdre 40 % de notre chiffre d’affaires », reprochait l’année dernière à Médiapart l’intéressé. Pour éviter que son nom ne nuise à ses affaires, plusieurs sociétés, gérées par des proches ou des membres du réseau des anciens du GUD, ont été créées, notamment Colisée Sécurité, qui a pris le relais de Vendôme Sécurité.

Le trésorier du micro-parti de Marine Le Pen assure aujourd’hui avoir « revendu toutes [ses] boîtes pour [se] consacrer à 100 % à la politique ». Il apparaît pourtant encore dans plusieurs sociétés, d’après des documents du tribunal de commerce consultés par Médiapart. Et il entretient encore des liens étroits avec la Financière AGOS. Créée en 2007, cette holding familiale – acronyme d’Axel (Loustau) et de ses proches – était domiciliée dans ses bureaux, place Léon-Deubel, dans le XVIe arrondissement de Paris. Au printemps 2015, M. Loustau sort de l’actionnariat de cette société, rebaptisée Financière AGOS, et c’est l’une de ses proches qui en prend la présidence : Emmanuelle Gaillard-Bailet.

La jeune femme n’est autre que sa secrétaire, promue responsable administrative de son groupe de sécurité. C’est d’ailleurs dans les bureaux d’Axel Loustau et de Colisée Sécurité, place Léon-Deubel, que Mediapart a pu la joindre. Questionnée sur le versement de 25 000 euros de sa société Financière AGOS, Emmanuelle Gaillard-Bailet ne dément pas, mais abrège immédiatement la conversation en promettant de nous rappeler. Ce qu’elle ne fera pas malgré notre relance. Jusqu’à juillet 2014, le commissaire aux comptes d’AGOS était un autre proche de cette galaxie des anciens du GUD : Nicolas Crochet. Cet expert-comptable, proche de Marine Le Pen et lui aussi mis en examen dans l’affaire du financement du FN, est apparu comme commissaire aux comptes de plusieurs sociétés de ce réseau des anciens gudards. Les liens étroits entre le FN et la « GUD connection » Entre le GUD et le Front national, les frontières sont poreuses de tout temps. (…)

Turchi Marine, Médiapart – Source