Vu d’Israël : Les trois peurs de l’Amérique

Même s’il n’est pas élu président, Donald Trump est d’ores et déjà entré dans l’histoire.

Le milliardaire de Palm Beach a fait mentir tous les pronostics et changé le paysage politique des Etats-Unis. Ou plutôt il a révélé comment ce paysage a changé. Fini le prudent establishment économique, la bienheureuse classe moyenne et le système politique stable, les Etats-Unis ne sont plus ce pays sûr de lui, de son identité et de son avenir.

Les Américains ont peur et sont en colère.

Pour un Israélien qui passe énormément de temps à débattre à propos d’Israël, de Boston à San Francisco,

Trump est un soulagement. Tout à coup, la scène politique israélienne paraît nettement moins honteuse. Comment se dire dégoûté par la situation à Jérusalem quand Trump marche sur la Maison-Blanche en foulant aux pieds tous les principes fondamentaux de la démocratie américaine ?

Pour un Israélien attaché aux Etats-Unis, en revanche, la popularité de Trump a de quoi donner des sueurs froides.

Comment un clown si brillant, si dangereux, si répugnant et si vulgaire peut-il ainsi se rapprocher de la Maison-Blanche ?

La première raison est la peur pour l’identité américaine. La population des Etats-Unis change à grande vitesse. L’Amérique blanche et chrétienne est en passe de devenir minoritaire.

Dans les deux campagnes victorieuses de Barack Obama, l’Amérique a célébré le changement. Aujourd’hui, on assiste à un retour de bâton. Un ressentiment sombre et horrible sourd d’une fraction de la population blanche et conservatrice, qui sent son pouvoir et sa mainmise sur le pays lui échapper.

Il y a aussi les angoisses d’ordre économique.

Ces trente dernières années, le capitalisme américain s’est montré d’une rapacité inégalée depuis la fin du XIXe  siècle. La concentration massive des capitaux, le creusement ahurissant des inégalités et l’érosion de la classe moyenne font voler en éclats le rêve américain. Enfin, il y a la peur du déclin. Les citoyens qui se rendront aux urnes le 8 novembre prochain sont les enfants du “siècle américain” : ils ont grandi dans un monde dominé par les Etats-Unis.

Or, au cours des quinze dernières années, ces électeurs ont vu leur pays perdre son rang sur la scène internationale. La montée en puissance de la Chine, les provocations de la Russie et le bourbier du Moyen-Orient sont autant de preuves que Washington n’est plus le gendarme du monde. D’où cette aspiration à faire émerger une nouvelle figure d’autorité forte et sans scrupule.

Ces trois peurs se sont muées au cours des dernières années en une sourde angoisse. Alors qu’en surface l’économie semblait plus ou moins redémarrer, que les conflits dans le monde paraissaient plus ou moins s’apaiser et que la vie était plus ou moins tolérable, cette sourde angoisse s’est répandue dans les masses américaines. La précarisation de l’emploi, les tensions entre communautés et les incertitudes quant à l’avenir n’ont fait que l’exacerber. Jusqu’à ce que Donald Trump et Bernie Sanders l’expriment haut et fort.

Ari Shavit – Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv – Source Courrier International