Utopie… ou trop tôt ?

Lassé par le PS puis par EELV, ancien conseiller régional d’Île-de-France, Pierre Larrouturou est économiste et milite activement en faveur du partage du temps de travail (1). Croisé lors de la manifestation parisienne du 9 mars contre la loi El Khomri, le cofondateur de Nouvelle Donne présente les principales mesures que devrait contenir, selon lui, une loi efficace – et de gauche – en faveur de l’emploi.

Pourquoi la loi El Khomri est-elle une erreur selon vous ?

Pierre Larrouturou Comme Manuel Valls nous explique qu’il faut davantage de flexibilité, je lui réponds que, à l’instar du -cholestérol, il y a de la bonne et de la mauvaise flexibilité ! Car, bien évidemment, il peut y avoir des creux dans l’activité des entreprises, des baisses de chiffre d’affaires. Mais il y a des pays où l’on raisonne autrement. Au Canada, par exemple, un système en place depuis des années fonctionne très bien. Lorsqu’une entreprise, du fait de la conjoncture, à 20 % d’effectifs en trop, elle ne licencie pas mais baisse de 20 % le temps de travail et les salaires pour rester compétitive. L’État, via l’équivalent de l’Unédic, compense alors cette différence pour maintenir jusqu’à 98 % des salaires. Voilà de la bonne flexibilité, où les salariés conservent leur emploi sans quasiment rien perdre en termes de salaires !

En France, avec la loi El Khomri (si elle est adoptée, ce que je ne souhaite pas), on pousse les gens à faire des heures supplémentaires quand les entreprises se portent bien (et il y en a quand même pas mal), et on licencie quand ça va mal, en faisant travailler plus ceux qui restent. J’ai du mal à comprendre comment on créera des emplois avec un tel dispositif.

Quelles autres propositions faites-vous pour l’emploi ?

Une autre piste concerne les PME, dont plus de 60.000 mettent la clé sous la porte chaque année. Or, l’une des deux principales causes de ces faillites de PME est le retard de paiements. Une étude récente montre que les PME perdent ainsi chaque année 16 milliards d’euros : les grands groupes font attendre ou ne payent pas leurs clients, fournisseurs ou sous-traitants, qui sont souvent des PME, en se disant qu’elles n’ont pas d’avocats ou n’oseront jamais faire de procès – voire, une fois celles-ci disparues, que cela fera toujours une facture de moins !

Ce que propose -Nouvelle Donne, c’est une sorte de bouclier : si le travail a été effectué et qu’il n’est pas payé au bout de deux mois, la Caisse des dépôts et consignations (CDC) règle la facture et ses services juridiques se retournent vers le mauvais payeur. Avec un rapport de force complètement modifié puisque la CDC est l’une des plus grandes banques d’Europe. Chaque petit patron que nous rencontrons nous dit que ce serait une vraie sécurité pour son entreprise et ses salariés, et que cela lui donnerait une meilleure visibilité pour embaucher.

Vous voulez aussi agir dans le secteur du bâtiment…

C’est un secteur clé de l’activité économique. Et nous savons que la France connaît depuis des décennies une crise du logement. Nous sommes allés voir ce qui se -faisait à l’étranger. Ainsi, aux Pays-Bas, un million de logements ont été construits en utilisant le fonds de réserve des retraites. En France, ce fonds s’élève à 37 milliards et il est essentiellement géré par les banques sur les marchés financiers. Plutôt que de s’en servir pour spéculer, il pourrait aider le secteur du logement. Ce qui permettrait de créer 200.000 emplois sans augmenter les impôts ni la dette, et aurait évidemment un effet d’entraînement dans l’économie.

Au lieu de cela, selon les chiffres officiels, on a détruit environ 40.000 emplois dans le bâtiment en dépit de cette pénurie de logements… Ce n’est pas le seul mais, pour relancer la construction, un des leviers est d’apporter de l’argent : l’emploi du fonds de réserve des retraites peut permettre de le faire.

Votre principale proposition pour l’emploi reste le partage du temps de travail, à salaires constants…

Absolument. Il s’agit de s’opposer au « partage » actuel du temps de travail : d’un côté, six millions d’inscrits à Pôle emploi, dont quatre millions n’ont aucune activité ; de l’autre, les salariés à temps plein qui travaillent en moyenne 39,6 heures hebdomadaires. La durée légale est de 35 heures par semaine, mais certains sont à zéro et d’autres à près de 40 heures.

Les seuls qui profitent de cette opposition binaire, ce sont les actionnaires, avec la pression du chômage, de la pauvreté, et un discours qu’on entend trop : « Si tu n’es pas content, tu vas voir ailleurs ! » Ce que nous disons, c’est qu’il faut relancer les négociations sur un nouveau partage du travail qui ne soit pas celui d’aujourd’hui, binaire et stupide. Avec l’objectif de la semaine de quatre jours.

« Les 32 heures créeraient 1,6 million d’emplois ! »

L’idée est que, si une entreprise passe à quatre jours et crée entre 10 % et 15 % d’emplois supplémentaires en CDI, elle arrête de payer les cotisations à l’assurance chômage – lesquelles s’élèvent à 80 milliards d’euros par an. Cette condition de création d’emplois est fondamentale : elle n’était pas dans la seconde loi Aubry, d’où son bilan si ambigu.

On estime que passer à 32 heures par semaine permettrait de créer 1,6 million d’emplois. Et bien davantage si l’on investit en même temps dans la transition énergétique, elle aussi créatrice d’un grand nombre d’emplois.


 

  1.  Prochain livre à paraître, le 30 mars : Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail (avec Dominique Méda), Éd. de l’Atelier, 70 p., 5 euros.

Pierre Larrouturou Dirigeant de Nouvelle Donne – Source