Qui va tuer l’autre

L’Obs est loin d’être mon hebdo « de chevet », mais j’avoue qu’à la lecture de cet article je n’ai pu m’empêcher de vous en faire profiter. MC

Quelle mouche a piqué Jean-Christophe Cambadélis ? En découvrant ce vendredi 11 mars l’appel à la télévision du patron du PS, François Hollande est estomaqué. Pourquoi diable somme-t-il les élus de son camp de se positionner sur-le-champ en sa faveur ? A quoi peut bien servir cette injonction saugrenue ? Coup fourré ? Coup de poker ? Coup d’épée dans l’eau ? La Rue-de-Solférino n’avait pas prévenu l’Élysée de cette opération « Survivor ». Certes, le président connaît son « Camba » sur le bout des doigts. Il sait qu’il cherche à exister dans le maelström politique que la gauche traverse. Le premier secrétaire tente de sortir de la pétaudière dans laquelle il est englué. Le PS est en état de catalepsie.

Militants désemparés, pour ne pas dire désespérés.

Élus au bord de la crise de nerfs. Députés effarés par la guerre des chefs, et des sous-chefs, qui bat son plein. Et par l’ahurissant jeu de dupes qui se déroule au sommet de l’État, ce mariage forcé, pour le meilleur et surtout le pire, qui ligote deux hommes, François Hollande et Manuel Valls, qui ne cessent de se jauger, de se juger, et de se surveiller l’un l’autre. « Qui va tuer l’autre ? » : l’angoissante question parcourt les rangs de socialistes affolés d’être ainsi conduits vers le précipice.

Le chef de l’État sait tout cela. Mais lancer un débat sur sa propre candidature en 2017 en pleines négociations sur le projet de loi El Khomri ? Au moins une incongruité. En matière d’agenda, c’est même une faute de carre. « Une partie de la crise à gauche vient du fait qu’on ne sait pas si le président sera ou non candidat, se défend Jean-Christophe Cambadélis. Ce vide provoque une forme de chaos qui rend dingue toute la représentation nationale. C’est la foire d’empoigne, une guerre de succession larvée, absurde et suicidaire. Il faut renverser la table, lever l’ambiguïté et créer les conditions pour qu’il soit candidat. Il faut éclairer le jeu… On ne peut pas laisser le président se décomposer ainsi. François Hollande ne dit rien ? C’est normal. Mais nous, on dit ! » En d’autres termes, le patron du PS vient à la rescousse d’un président aux abois. Cambadélis, le saint-bernard.

L’opération fleure le remake du mitterrandien « Pour nous, c’est lui » de 1988. Sauf que la réaction de l’Élysée n’a rien à voir : un silence lourd de sens. On ignore superbement le geste « chevaleresque » de l’ami « Camba ». Pas un coup de fil, pas un SMS pour tenter de comprendre. François Hollande est agacé. Pour lui, cette controverse sur sa candidature en 2017 est hors sujet. « Vous imaginez un marathonien qui, au kilomètre 25, commence à penser à sa prochaine course ? ironise un proche du chef de l’État. Et puis, lancer un tel débat alors que nous traversons une crise sociale délicate, que le débat sur la révision de la Constitution va débuter au Sénat, sans parler de la crise européenne… Sincèrement, le président est occupé sur d’autres fronts. »

Autrement dit, la stratégie élyséenne pour regagner la confiance des Français passe par une seule case : l’emploi. Il sera temps, fin 2016, quand la droite aura choisi son champion, de prendre une décision. Et d’adopter une stratégie en fonction de l’adversaire, Juppé, Sarkozy ou un autre. D’ici là, ne comptez pas sur François Hollande pour sortir du bois. Il a tant à faire. Endiguer la menace terroriste, reprendre le fil des discussions avec l’Allemagne sur les réfugiés, calmer le jeu autour de la loi sur le travail, qui, s’il n’y prend garde, pourrait bien finir au cimetière des projets mort-nés, comme le contrat première embauche (CPE) de Dominique de Villepin, en 2006.

(…) Chez de nombreux députés socialistes, le côté adjudant-chef « je ne veux voir qu’une tête » de Manuel Valls insupporte de plus en plus. Même son de cloche chez plusieurs ministres. Ils le surnomment « Valls n’a qu’un temps », pour signifier que lui aussi est en sursis. Et le suspectent de multiplier les coups de menton pour transformer Hollande en « président fantoche ». « Sur le projet de loi El Khomri, il a braqué tout le monde en prenant un ton martial dès le début, en évoquant d’emblée le 49-3, alors que rien n’était encore sur la table, souligne un ministre. Il a joué les incendiaires. L’a-t-il fait volontairement pour préparer son départ de Matignon ? Tout le monde sait qu’il veut sortir de ce quinquennat avec l’image d’un vrai réformateur. »

Du côté des amis du Premier ministre, on s’acharne sur ce président « pusillanime » et fuyant, à la stratégie souvent « illisible », qui a adopté avec leur champion la même tactique que Mitterrand avec Rocard : celle du boa constrictor, qui étouffe peu à peu sa proie, avant de l’avaler. Le scénario est connu, son déroulement est quasi mécanique sous la Ve République : un président, même affaibli, use jusqu’à la corde son Premier ministre. L’enfer de Matignon…

(…) Le remaniement « petit bras » mené de A à Z par le président, Manuel Valls ne l’a toujours pas digéré. Il sait que le chef de l’État a négocié durant une bonne semaine avec les proches de Martine Aubry, son ennemie jurée, pour qu’elle entre au gouvernement. Une idée soutenue fortement par Jean-Marc Ayrault, autre bête noire du locataire de Matignon. Le président a invité à l’Élysée le très aubryste Jean-Marc Germain, député des Hauts-de-Seine, pour peaufiner un scénario de retour au gouvernement de la maire de Lille et de ses lieutenants. Les tractations ont échoué. « Valls a vécu cette opération de rabibochage comme une petite trahison, raconte un proche du Premier ministre. Comment Hollande pouvait-il envisager de faire revenir dans le jeu une femme qui lui lance des flèches empoisonnées depuis le début du quinquennat ? Manuel était persuadé que les liens qui l’avaient uni au président durant les attentats de novembre étaient indissolubles. Il a compris définitivement qu’il était un fusible, qu’il pouvait sauter n’importe quand… » Le retour en scène de Jean-Marc Ayrault, nommé au Quai-d’Orsay, a été vécu comme un mauvais coup supplémentaire.

D’autant que lors du conseil des ministres du 2 mars, le ministre des Affaires étrangères s’est permis de lui faire la leçon sur son discours de Munich en louant « le rôle exemplaire d’Angela Merkel qui a défendu les valeurs de l’Europe dans la crise des réfugiés ». Alors, Valls le Conquérant serait-il tombé dans les sables mouvants du hollandisme, pris au piège du boa élyséen ? Lui, le chantre du « parler vrai », de l’« agir vite », condamné à suivre les consignes de l’apôtre de la prudence ? « Quelques-uns de mes collègues lui reprochent de se substituer au président, mais on voit bien que quand le président veut reprendre les rênes d’un dossier, il le fait. Sur la loi travail, c’est lui qui a dit halte au feu »», résume Eduardo Rihan Cypel, député PS de Seine-et-Marne, qui ajoute : « De fait, Hollande a protégé son Premier ministre. Il a agi en équipe avec Valls et pas en douce comme Mitterrand qui, en 1990, lors de la crise étudiante, avait invité à l’Élysée les organisations syndicales dans le dos de Michel Rocard. »

Depuis le début du mouvement de protestation chez les jeunes, le locataire de l’Élysée a une hantise : la violence dans la rue, en pleine période d’état d’urgence, avec, pire encore, le risque d’un attentat perpétré au cœur d’une manifestation. Il fallait donc déminer au plus vite. Cette fois, Hollande n’a pas pris de gants. Il a imposé une retraite en rase campagne à un Premier ministre soudain plus conciliant. « On en oublierait presque que nous sommes en guerre, relève un proche du président. Le 13 novembre n’était pas une péripétie dans notre histoire, mais un événement majeur. Il fallait vite désamorcer ce péril jeune. Les frondeurs, quand ils ferraillent à l’Assemblée, ne devraient jamais oublier cette donnée. Hollande, lui, y pense tous les jours. Il reçoit quotidiennement des notes sur les dangers qui nous guettent. Le djihadisme n’est pas une vue de l’esprit. »

Dély Renaud, l’Obs ( Extrait), Source