Le mal est fait.

(…) L’opposition [au] projet [loi El Khomri] pourrait tout simplement se transformer en « révolte » de la gauche. En une volonté de faire payer à l’exécutif l’addition de quatre ans de reniements et de renoncements.

Dans ce paysage singulier, une organisation joue un rôle central. C’est évidemment la CFDT. En 1995, comme en 2003, contre le plan Fillon des retraites, elle s’était rangée du côté de la droite, au risque de provoquer dans ses rangs une crise importante. Elle pourrait tout à fait recommencer cette fois. D’autant plus que l’on connaît la consanguinité des dirigeants de ce syndicat avec la gauche sociale-libérale. Et il ne fait guère de doute que si Laurent Berger peut aider le gouvernement, il le fera. Encore faudrait-il que le gouvernement veuille bien aider Laurent Berger, et qu’il donne à son partenaire du « grain à moudre », pour reprendre l’expression de feu André Bergeron.

(…) Ce texte est de A à Z celui du Medef. Un aréopage d’économistes parmi les plus libéraux en a encore fait récemment l’apologie, d’Élie Cohen à Olivier Blanchard en passant par Jean Tirole. (…) L’homogénéité sociale des personnalités qui soutiennent le projet de loi et l’appui quasi unanime de la droite libérale ne permettent plus guère de nous raconter des histoires. Le Premier ministre a beau dire à ses concitoyens qu’il sait, lui, ce qui est bon pour eux, et qu’il a une « explication du monde et de ses évolutions » (…) que le commun des mortels n’a pas, il prêche dans un désert. Il a beau nous répéter que si « le conservatisme et les blocages l’emportent », c’est « faute d’explication », et prendre ainsi de haut le petit peuple qui n’aurait pas compris, le discours ne passe pas.

En vérité, Manuel Valls se donne beaucoup de mal pour dissimuler que le texte qu’il défend coûte que coûte est le produit d’intérêts économiques trop facilement identifiables. Le discours politique de « l’intérêt général » ne peut plus fonctionner quand les donneurs d’ordres apparaissent au grand jour. Or, ils sont tous là, à visage découvert, poussant à la roue. (…) Du premier jour où il est arrivé à Matignon, il s’est mis dans les mains du Medef. Qu’il cède [aux syndicats], et il perd ses appuis qui sont pour lui un véritable socle social, voire la base de ses ambitions futures. Dans ces conditions, il est condamné à demander à la CFDT de payer très cher son soutien au gouvernement. Pas sûr que la centrale de Laurent Berger l’accepte. (…)

Dans son Discours de la méthode, Descartes recommandait de commencer par « diviser les difficultés afin de mieux les résoudre ». Le gouvernement, ou plus exactement, François Hollande et Manuel Valls, ont à peu près procédé à l’inverse. Ils ont commencé par faire l’unanimité contre leur projet, puis ils se sont avisés qu’il fallait peut-être en effet diviser « les difficultés », en l’occurrence, le mouvement syndical. C’est ce que le président de la République et le Premier ministre se sont employés à faire au cours d’un week-end que l’on n’ose à peine imaginer. Un tête-à-tête, nous dit-on, dans un bureau de l’Élysée, au cours duquel les deux hommes ont charcuté à la va-vite un droit du travail forgé par plusieurs décennies d’histoire sociale. (…)

Comment ne pas s’émouvoir du décalage entre les conséquences de ce texte pour des millions d’hommes et de femmes et les conditions dans lesquelles il a été rédigé ? Sous la dictée du Medef, dans un premier temps, puis rectifié ensuite dans la hantise d’un mouvement social, et dans le seul but de se concilier les bonnes grâces de Laurent Berger.

Ce qui ne laisse pas d’étonner dans cette histoire, c’est l’imprévoyance, et même une certaine inconscience. Il se dit que François Hollande n’avait pas vu venir la mobilisation, les manifestations du 9 mars, la pétition d’un million de signataires, la quasi-implosion du Parti socialiste… (…) … le mal est fait. Politiquement et socialement. Le gouvernement s’est un peu plus coupé de la gauche et de la jeunesse. Il a aggravé la crise qui couvait au sein du Parti socialiste. Et, s’agissant de la loi Travail, il n’a rassuré que ceux qui veulent bien l’être. Certes, les correctifs apportés ne sont pas tout à fait négligeables. Le fameux plafonnement des indemnités prud’homales qui devait être impératif devient « indicatif ». On se demande bien pourquoi il ne disparaît pas purement et simplement, si ce n’est pour faire discrètement pression sur les juges.

Quant à l’autre modification majeure, elle relève du tour de passe-passe. Il était dit que le licenciement économique pourrait être invoqué dans une filiale d’un groupe international ou délocalisé dont les affaires sont florissantes. Eh bien, cette mesure est maintenue, à cette différence près qu’un juge pourra désormais être saisi pour vérifier la réalité des difficultés de l’entreprise. Piètre garantie ! Enfin, un patron ne pourra pas déroger unilatéralement aux 35 heures, comme la CGPME en rêvait. Il lui faudra un accord d’entreprise.

Est-ce suffisant pour sabrer le champagne avec Laurent Berger ? Pas vraiment, car pour l’essentiel le texte n’a pas changé. Sa ligne directrice reste la même. (…) Les syndicats, qui ne sont déjà pas très fringants dans notre pays, vont s’en trouver encore affaiblis. (…)

Extrait de plusieurs édito de Denis Sieffert – Politis – Sources multiples – Clic 1, Clic 2