Le métier d’enseignant est devenu plus difficile.

L’école peine à se réformer, bloquée notamment par la défense du principe républicain d’égalité, estime François Dubet. Or, elle reproduit, voire accentue, des inégalités. Seuls une véritable formation des enseignants et un changement du mode de recrutement pourraient améliorer les pratiques et les conditions de travail.

Plan d’urgence, souffrance au travail, -violences, suicides… les enseignants sont-ils héroïques ?

François Dubet Un suicide est toujours tragique, mais son interprétation reste très compliquée. Les données de la MGEN (Mutuelle générale de l’Éducation nationale) relatives aux dépressions des enseignants montrent que la plupart n’ont pas d’origine manifestement professionnelle.

Par ailleurs, si l’on considère le métier d’enseignant d’un point de vue statutaire, il n’est pas frappé par le libéralisme le plus sauvage aujourd’hui. Cela dit, c’est un métier de plus en plus difficile. Pendant longtemps, les enseignants ont incarné une autorité qui tenait à celle de l’institution.

Les maîtres étaient les représentants à la fois de la nation, de la culture et du progrès. Quand on a massifié l’école, l’ordre de la classe a été modifié. On est passé d’une école qui avait le monopole de la culture, avec un maître qui disait : « Sortez vos cahiers, je dicte…», à une école où les élèves savent qu’ils peuvent trouver des informations intéressantes sur Internet, et où certains ne jouent pas le jeu.

Enfin, on envoie des enseignants jeunes peu ou pas formés dans des établissements qui cumulent les difficultés. Les nouvelles recrues souffrent d’un sentiment de trahison : on leur avait promis autre chose.

L’école est-elle un lieu de solitude ?

Ce n’est pas un milieu forcément très solidaire. Quand un prof se noie, il reste souvent seul. Ses collègues réagissent soit avec pudeur, soit en se disant : « Tant que c’est lui, ce n’est pas moi. »

Qu’en est-il de la hiérarchie ?

Il arrive qu’un inspecteur donne des conseils à un enseignant qui perd pied. Dans le second degré, l’inspection est surtout un rite social : tous les huit ans, l’inspecteur vient délivrer une note pratiquement connue d’avance. Paradoxalement, les enseignants tiennent à l’inspection, car elle garantit leur autonomie. Certes, elle les infantilise, disent-ils, mais elle les protège de devoir rendre des comptes. Dans le premier degré, les inspecteurs entretiennent des liens plus forts avec les enseignants.

Comment expliquer un tel décalage entre la formation des enseignants et la réalité du métier ?

Quand on sort de l’université pour enseigner, on pense parfois que la séduction intellectuelle suffira. Et la question de la formation ne se pose pas de la même manière dans le premier et le second degré. Pour enseigner dans le secondaire, on est d’abord sélectionné parce que l’on est savant dans sa matière. Aussi, beaucoup gardent l’idée que la pédagogie est inutile, voire un peu dégradante. Alors que, pour affronter les difficultés, il faut être formé au travail en équipe, diviser les classes en petits groupes, échanger sur ses pratiques, etc.

Dans les établissements où cela se pratique, les gens sont plus satisfaits. Mais on reste globalement sur un modèle d’enseignant-savant, seul, et faisant son cours. Alors, l’ajustement aux élèves fait défaut ; beaucoup apprennent sur le tas au prix de quelques souffrances.

Ils sont nombreux à évoquer une forme de déclassement. Qu’en pensez-vous ?

Aujourd’hui, les salaires sont bloqués. Cependant, les agrégés de 45 ans qui enseignent dans le second degré vivent beaucoup mieux que les professeurs des écoles. Les instituteurs n’ont jamais été riches. On les a toujours incités à se marier, à prendre un logement de fonction. Mais, autrefois, ils occupaient une place de notable dans un village.

En fait, les enseignants vivent surtout un déclassement symbolique. Depuis les années 1960-1970, leur niveau culturel n’est plus massivement différent de celui de la population. C’est à mettre au crédit de l’école : le niveau culturel général s’est élevé. En parallèle, l’école doit partager le monopole de la culture avec les industries culturelles. Et, pour beaucoup d’élèves, la culture scolaire, c’est d’abord ce qui permet d’être sélectionné. L’école ressemble donc parfois à une église qui ne croit plus en Dieu, dont les rites se vident de sens et dont les prêtres n’ont plus d’autorité.

Vous proposez d’« adapter le métier au travail réel (1) ». Par quoi cela passerait-il ?

Il faudrait redéfinir la présence des profs dans les établissements, annualiser le temps de travail, former les enseignants dans de vraies écoles professionnelles. C’est le cas en Finlande ou au Canada, où les enseignants font preuve d’un professionnalisme qui nous étonne. -Personne ne reste dans son coin ou dans sa classe. Il faudrait aussi réformer le mode de recrutement : aujourd’hui, des étudiants hésitent à passer le Capes parce qu’ils ne veulent pas quitter leur région pour être envoyés en banlieue parisienne.

De même, malgré les avantages statutaires et le taux de chômage, l’Éducation nationale a beaucoup de mal à recruter les meilleurs étudiants. Ce qui fait qu’on embauche parfois des contractuels à des niveaux assez faibles, comme en Seine-Saint-Denis, où l’on a dû abaisser le niveau au concours pour combler des postes vacants. Il faudrait permettre le recrutement par les établissements avec des conditions plus favorables dans les établissements difficiles. Mais, pour certains, ce serait attenter à la sacro-sainte égalité républicaine ! Alors que nous savons que l’école actuelle reproduit, voire accentue, des inégalités.

Vous êtes un certain nombre à nourrir une force de réforme. Pourquoi reste-t-on sur un modèle ancien et inégalitaire ?

Antoine Prost a publié une histoire de l’échec des réformes (2). Dès qu’il s’agit de réformer, c’est comme si on assassinait l’école, comme si c’était la fin de la civilisation. Pendant ce temps, bien des enseignants souffrent le martyre et, derrière leur souffrance, il faut multiplier celle des élèves par trente ! Nous sommes nombreux à porter des changements, mais nous n’avons pas la capacité politique de le faire.

L’Allemagne a réformé son système scolaire après les premiers résultats Pisa (Programme international pour le suivi des acquis), -l’Angleterre et la Pologne aussi. En France, si l’on parle de passer le latin en option en cinquième, on déclenche une émeute. Idem si l’on touche au calendrier scolaire. Nous entretenons un rapport quasi religieux à l’école. Y toucher, c’est toucher au sacré.

Ensuite, l’Éducation nationale est une coalition de petits groupes en équilibre entre eux. Si beaucoup veulent changer les contenus des programmes, chaque nouveau programme est suspecté d’affaiblir les disciplines. Un enseignant pourra être individuellement porté vers les pédagogies alternatives, tout en étant syndicalement plus conservateur.

En outre, l’Éducation nationale est un système inégalitaire où le statut des parents détermine largement le succès scolaire des enfants. Les gens qui y gagnent, à droite et à gauche, ont tout intérêt à le faire perdurer. Ils vont par exemple défendre une filière d’élite parce qu’ils comptent y envoyer leurs enfants. Certains enseignants scolarisent leurs enfants dans des établissements plus « chics » ou dans le privé. Que penserait-on d’un médecin qui ne voudrait pas envoyer ses enfants à l’hôpital où il travaille ? Enfin, dans notre pays, en dehors du diplôme, point de salut. D’où la dureté de la compétition et le sentiment que se joue à l’école le destin de nos enfants.


François Dubet, Directeur d’études à l’EHESS, professeur à Bordeaux II. – Politis – Source


  1. 10 propositions pour changer d’école, François Dubet et Marie Duru-Bellat, Seuil.
  2. Du changement dans l’école. De 1936 à nos jours, Antoine Prost, Seuil.