Étiquettes

, ,

Le temps des colères

Sur fond de crise économique persistante dans la plupart des pays occidentaux, l’émergence de nouvelles forces contestataires témoigne d’une grande impatience politique. Elle se transforme souvent en colère. (…)

L’impopularité persistante des dirigeants socialistes français ne relève pas d’une exception nationale qu’on pourrait imputer à de mauvais chiffres de l’emploi ou au reniement méthodique des principaux idéaux de la gauche. L’épuisement d’un cycle idéologique (…) s’observe aussi aux Etats-Unis et dans la plupart des pays européens.

Cette déroute d’un social-libéralisme longtemps triomphant ne profite plus exclusivement à des forces situées encore plus à droite. Elle s’accompagne depuis peu de la renaissance d’un courant contestataire dont on prétendait les idées dépassées, archaïques, balayées par la mondialisation, la flexibilité, les nouvelles technologies. Des campus américains aux banlieues de Londres en passant par les municipalités de Madrid et de Barcelone, cette gauche décomplexée dispose dorénavant de relais politiques. Et elle ose parfois désigner ses ennemis : la mainmise du capital sur les moyens de production, le pouvoir des médias, la surpuissance de la finance. Bien sûr, les rebelles ne sont encore qu’une volée d’hirondelles en hiver. Mais, à une époque où la droite extrême occupe souvent le rôle de dépositaire de toutes les colères, ce rayon d’espérance pourrait bien lui disputer les saisons qui viennent.

Décidément, les sociaux-libéraux n’ont pas de chance. A l’été 2015, avec le concours de Mme Angela Merkel, ils avaient soumis les dirigeants grecs de Syriza à un tir de barrage afin de les contraindre à rallier leur camp. Ils pensaient ainsi avoir liquidé toute opposition sur leur flanc gauche. Mais, coup sur coup, émergent MM. Jeremy Corbyn — au Royaume-Uni — et Bernie Sanders — aux Etats-Unis. Mobilisant une fraction appréciable de la jeunesse de leurs pays, ils réhabilitent à la fois le combat politique et certaines des aspirations anticapitalistes que la « troisième voie » avait espéré enterrer.

A cette déception s’en ajoute une autre. Jamais les sociaux-libéraux n’avaient capitulé aussi totalement, aussi irrévocablement, devant les desiderata du patronat, avec l’illusion d’en obtenir en retour la création de quelques emplois et un nouveau bail sur le pouvoir. Echec, là encore : le patronat empoche et la conjoncture se dégrade. Pis, alors que l’économie et la finance mondiales calent à nouveau, les principaux dogmes néolibéraux, adoptés depuis trente ans par les sociaux-libéraux européens, viennent d’être invalidés par leurs architectes intellectuels d’autrefois.

La chose s’étant faite à bas bruit, la droite, la gauche libérale et les grands médias peuvent feindre de n’avoir rien remarqué et continuer à suivre l’étoile du Berger qui guide leurs pas chaque fois que tout autour d’eux se déglingue : à crise du marché, remèdes de marché (1). Toutefois, l’inefficacité de leurs talismans habituels — baisse des impôts et des cotisations sociales, précarité plus grande, extension du libre-échange — est devenue patente. Et la démystification d’éléments centraux de ce credo a désormais recruté des ennemis de l’intérieur.

Affaiblir les syndicats, démanteler le code du travail devaient libérer l’esprit d’entreprise et permettre la flexibilité. Deux économistes du Fonds monétaire international (FMI) ont récemment admis que le résultat de cette politique — longtemps défendue par le FMI — a surtout été de creuser les inégalités (2). Voilà qui est tout de même gênant au moment où la question d’un apartheid social occupe les esprits au point que les dirigeants occidentaux font mine périodiquement de s’en préoccuper.

Le désir d’en découdre avec une « gauche » qui a capitulé sur à peu près tout

L’inégalité, ce n’est pas un mal, rétorquent néanmoins certains libéraux pour qui la « dispersion des revenus » encourage l’initiative, l’innovation, le risque, l’emploi. « Les jeunes Français doivent avoir envie de devenir milliardaires », a lancé un jour le ministre de l’économie français, M. Emmanuel Macron, reprenant ainsi à son compte la vieille antienne reaganienne d’une « marée montante qui soulève tous les bateaux ». Sans trop s’éloigner des métaphores nautiques, on appelle aussi ce postulat la « théorie du ruissellement ».

Eh bien, pas de chance là non plus. L’an dernier, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a calculé que l’enrichissement des plus riches (un groupe qui compte au moins autant d’intermédiaires parasites que de « patrons entreprenants ») avait compromis « la croissance économique à long terme » là où, au contraire, une amélioration des revenus des plus pauvres l’aurait accélérée (3).

Enfin, avaient recommandé Ronald Reagan puis François Mitterrand, il fallait réduire les impôts pour relancer l’économie (4). Revendiquée solennellement par M. Hollande lors de sa conférence de presse du 13 novembre 2012, cette « politique de l’offre » devait par surcroît favoriser le rétablissement des comptes publics. Las, l’hebdomadaire britannique The Economist, bible du libéralisme mondial, vient de concéder, un peu piteux tout de même, que « les prévisions selon lesquelles la réduction des impôts générerait assez de croissance pour être autofinancée semblent un peu irresponsables aujourd’hui (5) ». Trente ans de matraquage néolibéral flanqués par terre…

Rien de tout cela, on le devine, ne dissuade les candidats de droite aux prochaines élections de doubler la mise. Pourquoi s’en priveraient-ils, en France, dès lors que M. Hollande ne cesse lui aussi de gaver les chefs d’entreprise de friandises ? Et puis, quand le destin électoral d’un président de la République et de son parti semble scellé, cela encourage la franchise, aiguise les appétits.

M. Nicolas Sarkozy envisage par conséquent un « contre-choc fiscal » qui comprendrait à la fois une baisse de 10 % de l’impôt sur le revenu et l’élimination de celui sur la fortune (ISF). MM. François Fillon et Alain Juppé endossent cette dernière proposition, tout comme celle d’une baisse massive des dépenses publiques, en dépit d’un chômage extrêmement élevé, de besoins d’équipement criants (40 % des voies et 30 % des aiguillages du réseau de transport d’Ile-de-France ont plus de trente ans) et de taux d’intérêt proches de zéro. Pour atteindre leur objectif, ils suggèrent de supprimer des emplois de fonctionnaires, de réduire les allocations versées aux chômeurs et de ne plus rembourser certaines dépenses médicales des étrangers. En somme, au diable les repentances des officines néolibérales quand elles ne correspondent pas à l’intérêt des privilégiés et aux « recettes » auxquelles le social-libéralisme lui-même s’est rallié. (…)


Serge Halimi – Le Monde diplomatique (Extrait)- Source


  1. Lire « Le naufrage des dogmes libéraux » et « A crise du marché, remèdes de marché », Le Monde diplomatique, respectivement octobre 1998 et septembre 2002.
  2. Cf. Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron, « Le pouvoir et le peuple » (PDF), Finances & Développement, Washington, DC, mars 2015.
  3. « Tous concernés. Pourquoi moins d’inégalités profite à tous » (PDF), OCDE, Paris, 21 mai 2015.
  4. François Mitterrand, le 15 septembre 1983 : « Trop d’impôts, pas d’impôts. On asphyxie l’économie, on limite la production, on limite les énergies. Je veux absolument qu’on amorce la décrue. »
  5. « Be serious », The Economist, Londres, 2 janvier 2016.