Moix « tête à clash »

Venus assister à l’enregistrement de la grand-messe du samedi soir, les deux cent quarante spectateurs parient sur le nom de la prochaine victime de Yann Moix entre deux bouchées d’un sandwich triangle.

(…) Cinq minutes seulement avant l’arrivée des invités, Moix déboule sur le plateau après être passé au maquillage et à la brosse anti-pellicules.

Un artificier (…)

Col ouvert, cravate deserrée et chemise débraillée, l’écrivain soigne sa différence jusque dans les détails. Assis sur son tabouret, il dispose soigneusement ses notes stabilotées pendant que Léa Salamé se fait repoudrer le nez. Le feu d’artifice commence. Après le traditionnel Flop Ten de Laurent Ruquier, le grenadier entre en scène.

“Vous ne verrez jamais un spectateur venir me saluer à la fin” Yann Moix

Entre deux verres de Red Bull, Yann Moix ridiculise les textes du rappeur La Fouine (“Est-ce que le bégaiement prédispose au rap ?”), pousse dans ses retranchements le patron de Mediapart Edwy Plenel (“Votre Tariq Ramadan, c’est la Christine Boutin des musulmans…”), et atomise la journaliste Isabelle Saporta (“Votre livre est illisible et indigeste”). A l’écoute de ses piques, le public oscille entre rires et huées. [n’est pas rapporté (est-ce volontaire) dans cet article les nombreux « contre », venant de celles-ceux qu’ils cherchent -parfois lourdement- a humilier, (…) ou qu’il « cache par des citations » à cause de son inculture sur certains sujets. MC]

De brillant écrivain à chroniqueur clivant

Pourquoi ce brillant écrivain – Goncourt du premier roman pour Jubilations vers le ciel en 1996, Renaudot en 2013 pour Naissance et, entre les deux, un carton au cinéma avec Podium en 2004 – a-t-il accepté un rôle aussi clivant ?

Peut-être pour le million et demi de téléspectateurs en moyenne d’On n’est pas couché qui ont permis à Moix d’atteindre la célébrité plus rapidement qu’après une quinzaine de livres ou de films. (…)

Il pousse Morano à la faute

(…)Le 26 septembre dernier, Laurent Ruquier accueille Nadine Morano pour sa rentrée politique. Durant la première partie de l’émission, l’ancienne ministre sarkozyste déroule son laïus habituel sur l’islam et l’immigration. Lors des questions posées par Léa Salamé, Moix relit ses notes.

Au bout de cinquante minutes, l’artificier passe à l’attaque et dégoupille de vieilles déclarations de la députée européenne.  “Comment allez-vous faire en sorte que la religion musulmane reste minoritaire ?”, interroge l’écrivain. Déstabilisée, Nadine Morano part dans un long monologue qui aboutit sur ce qui reste comme le dérapage le plus retentissant de la saison.

Citant des propos attribués au général de Gaulle, Morano qualifie la France “de pays judéo-chrétien, de race blanche.” “Il l’a amenée au bord du précipice”, commente le réalisateur Xavier Durringer, invité le même soir. Après l’émission, Léa Salamé demande à la productrice Catherine Barma si la séquence va être coupée. “Non, elle assume tout.”

“J’ai fait accoucher Morano d’un truc abject”, se félicite Yann Moix. Son mentor Bernard-Henri Lévy dit de lui qu’il est devenu un “détecteur de méchanceté”.

Dans le costume du vieux con

(…) Chaque samedi soir, son discours sans filtre ponctué de références philosophiques maintient éveillés les spectateurs de France 2 après 23 heures. Quitte parfois à endosser le costume du vieux con.

Devant la youtubeuse Natoo, Yann Moix assure ainsi que le nombre de vues de ses vidéos n’est pas fiable. “J’avais vraiment le sentiment d’être à un repas de famille à devoir expliquer à mon oncle comment fonctionne YouTube, se rappelle la vidéaste. La prochaine fois, je lui préparerai un tuto.”

Le rappeur Nekfeu a vécu le même décalage générationnel. “On avait vraiment forcé Nekfeu pour y aller, confie un proche. Au final, cet épisode a été un peu traumatisant pour lui.” Face au rappeur, Moix s’est amusé à tourner en dérision la violence de ses textes avant de parodier les “finger tricks” des gangs américains. “J’ai trouvé un petit gimmick dans l’émission, se justifie Yann Moix. Comme je n’ai pas envie de dire du mal des artistes que je n’apprécie pas, je joue au vieux prof.”

Une interview coupée au montage 

Sans doute encore en rodage, Yann Moix a trébuché face à l’écrivain Laurent Binet. Le 7 novembre, l’auteur vient présenter son dernier livre, La Septième Fonction du langage. Sur le plateau, son T-shirt décontract contraste avec son anxiété gestuelle. Engoncé dans son fauteuil, les jambes croisés, Laurent Binet s’attend à passer sous les fourches caudines de Moix. 

“Comme nous avons le même éditeur (Grasset), je savais qu’il avait détesté mon livre et j’étais préparé aux attaques.” Dès sa première prise de parole, Moix ne le déçoit pas et parle d’un livre “écrit à la truelle”. Le reste de l’intervention est du même acabit.

Le lendemain, la production se décide à couper une dizaine de minutes de l’interview. “Quand tu balances des horreurs avec le sourire, tout passe, mais là tu as un regard tellement méchant que nous sommes obligés de couper la séquence”, se justifie le monteur auprès de Yann Moix.

Une fascination pour le judaïsme

En ressassant ses souvenirs, Laurent Binet se rappelle d’une altercation houleuse où Yann Moix serait “devenu quasi fou”. Pour l’auteur d’HHhH, cet exemple révèle les carences du personnage. “Il n’est pas assez structuré politiquement et ça lui manque pour ce genre de job, explique Binet.

”Il se prétend vaguement centriste, mais il ne comprend pas ce qu’est la droite et la gauche. Il a une grille de lecture unique, le judaïsme et la judéité. Quand le ministre de la Ville (présent sur le plateau le même soir, comme invité politique), parle de logements sociaux, ça ne lui sert pas à grand-chose de citer le Talmud.” 

(…) Ses clashs à répétition ont également altéré ses relations avec Grasset, la maison d’édition avec laquelle il a signé tous ses livres. Au 61, rue des Saints-Pères, au cœur du quartier Latin, on apprécie mal de voir le fils prodigue s’attaquer aux auteurs du catalogue. Avant le passage de Lydia Guirous, ancienne porte-parole du parti Les Républicains, Yann Moix reçoit un SMS d’un des pontes de Grasset : “Ça serait bien que vous soyez gentil avec elle svp.”

Le “coup de pute” de Grasset

L’écrivain n’en tient absolument pas compte. Lors de son passage, Moix fustige des “propos inacceptables et des erreurs historiques inouïes”. En coulisses, Elodie Deglaire, attachée de presse de Grasset et amie de Moix depuis vingt ans est furieuse.

“Des fois, je suis un peu couillon”

“Tu as été trop dur, ça ne te ressemble pas. Mais que t’arrive-t-il ?”, assène-t-elle d’un texto lapidaire. (…)

Difficile de dissocier sa vie d’écrivain de sa vie cathodique lorsque l’on est aussi exposé. “J’ai été naïf, des fois je suis un peu couillon, concède Moix. Mais le vrai coup de pute que m’a fait Grasset, c’était avec Onfray.” “Humiliation”. Le mot tournait en boucle sur les réseaux sociaux après la diffusion de sa joute médiatique face à Michel Onfray, au début du mois de septembre.

Début septembre, le clash avec Michel Onfray

A l’origine, l’auteur de Contre-histoire de la philosophie était invité pour répondre aux attaques de Libération qui l’accusait de “faire le jeu du FN”. Le soir-même, le philosophe aux célèbres lunettes carrées débarque serein dans l’arène. Yann Moix est plus tendu : visage austère, doigts collés près de la bouche.

Cherchant à interroger son ex-ami sur sa définition du mot “peuple” en puisant dans Beaumarchais, Camus ou Michelet, le chroniqueur est renvoyé dans ses pénates à coups de formules assassines [et pour le coup des plus méritées. MC] (“Vous êtes un excellent romancier mais il ne faut pas vous essayer à la pensée, ce n’est pas fait pour vous.”).

(…) A plusieurs reprises, le philosophe évoque le compagnonnage de Moix avec Bernard-Henri Lévy. Michel Onfray accuse même son ancienne maison d’édition d’avoir fourni à Moix des armes pour le démolir : “Vos arguments sont fabriqués chez Grasset où nous nous sommes rencontrés il y a bientôt vingt ans.” (…)

“Il joue au mec méchant mais il ne va pas au bout”

Au moment de faire le bilan de son année médiatique, Yann Moix estime qu’il a encore des progrès à accomplir. “Le principal truc que je peux me reprocher, c’est d’être trop gentil, assure-t-il sérieusement. Quand je dis un truc méchant, je ne l’assume pas et ça se retourne contre moi.”

Invité lors de la dernière émission, le cinéaste Lucien Jean-Baptiste confirme cette étrange disposition moixienne : “Il joue au mec méchant, mais il ne va pas au bout. Il déterre une erreur, cherche une jolie petite citation, mais s’il s’aperçoit que la personne est déstabilisé, il passe à autre chose. Il n’achève pas, en fait.” (…)

David Doucet, Julien Rebucci – Les Inrocks (Extrait) – Source