Applis de rencontres.

Les accros aux plans cul ont toujours existé. Mais la multiplication des applis et sites de rencontres a renforcé l’addiction de beaucoup d’entre eux.

“Lundi soir, je vois Jeanne, mardi soir Laura et jeudi, ce sera Samira. Pour ce week-end, je planifie une fille pour samedi, une autre pour dimanche. Je sais pas encore lesquelles.” Dans la chambre de son deux pièces rue de Belleville, où pour seuls apparats trônent un lit bon marché couronné d’un lustre en cristal de Bohême, Marc, 29 ans, responsable marketing dans une start-up de déco, scrolle la liste de ses conquêtes Happn.

Sa vie de célib se planifie aussi limpidement qu’un slide Powerpoint : “Trois mois après ma rupture, je me suis remis sur le marché. Je suis en phase de recrutement. J’ai une rotation de trois, quatre filles par semaine.” Le turn-over dans son lit, momentanément vide, ne ralentit pas. “Ça me coûte très cher en lessives”, admet-il en blaguant.

Après s’être fait larguer et avoir traversé une période de déprime, Marc, comme tout bon célibataire, noie son chagrin et sa solitude dans les aventures passagères. (…)

Faites des rencontres et démerdez-vous avec ça

D’après Ipsos, celui-ci tourne autour de huit pour les femmes, et de onze pour les hommes. Même s’il est démontré aujourd’hui que les hommes ont tendance à gonfler le chiffre et les femmes à le réduire, on est en droit de se demander s’il ne faudrait pas créer une nouvelle catégorie, plus représentative, eu égard à ce qui se passe désormais sur les applis de rencontres.

Au très classique Meetic, ce site quasiment old school qui promet une vraie histoire d’amour à ses utilisateurs, sont venus s’ajouter les Adopte un mec, Tinder, Lovoo et autres Happn, qui se distinguent non seulement par leur interface de géolocalisation, mais aussi par leur positionnement marketing indéfini : “Faites des rencontres et démerdez-vous avec ça.” Pour une nuit ou pour la vie, c’est vous qui voyez. Et apparemment, la majorité des utilisateurs pencheraient pour une nuit : moins de 9 % des rencontres aboutissent à un couple stable (selon les chiffres de l’Ined).

James, 26 ans, grand blond au physique de danseur russe, a bien intégré ce principe. Il est inscrit sur absolument tous les sites de rencontres, sauf ceux qui s’affichent trop “gnangnans”. James : “Je n’y vais que quand je suis célibataire, mais le truc c’est que je suis perpétuellement célibataire.”

“Je fais un copié-collé et je l’envoie à cinquante filles en même temps”

Son truc à lui, c’est de tester le plus de styles possibles. “Je marche par phases. J’ai eu une phase où j’étais à fond sur les filles africaines. Puis je suis passé par une phase latinos, une phase cougars, une phase asiats, une phase blondes, et une phase fines. Pendant un mois c’était black, black, black, puis fines, fines, fines. J’ai tout testé.”(…)

“Dès que je suis toute seule, je vais sur Tinder”

Jane, 28 ans, a la prestance de la très belle fille des quartiers chics. Elancée, elle ne devrait pourtant avoir aucun problème à rencontrer des mecs IRL. Oui, mais voilà, elle ne peut pas se retenir de se connecter partout où elle va.

“Dès que je suis toute seule, je vais sur Tinder. Je ne peux pas m’empêcher de baiser avec des mecs, même si c’est nul. Je ne sais pas si c’est pour me sentir vivante ou pour me sentir aimée.” (…)

Addictions on line

Ces dernières sont très récentes. Aucune enquête statistique officielle n’existe sur le sexe, qui n’est même pas une addiction reconnue par la profession, puisque elle n’est pas référencée dans la bible du psy : le DSM-5 (le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux). “Voilà pourquoi on ne peut pas dire qu’il y a un lien de cause à effet entre les addicts au sexe et internet”, constate la sexologue Muriel Mehdaoui.

La première fois qu’elle s’est assise dans la salle d’attente, en tailleur et talons, au milieu d’alcooliques et de drogués, Julie, 32 ans, a hésité à faire demi-tour. “Je me suis dit qu’ils ne connaissaient pas ma maladie.” Déjà addict depuis longtemps, elle utilise les sites pour “se fournir en chair fraîche.”

“On connaît juste les chiffres de l’hôpital. Les consultations ont doublé en quatre ans.Toutes se manifestent par une connexion excessive sur les sites pornographiques et/ou les sites de rencontres.” La majorité de ceux qui viennent en consultation chez Muriel Mehdaoui sont des hommes, les femmes osent moins consulter pour addiction. “Elles ont encore honte.” (…)

“Ils sont plus addicts aux applis qu’au sexe” Muriel Mehdaoui, sexologue

La sexologue Muriel Mehdaoui, au travers de ses consultations, a néanmoins remarqué quelque chose d’étrange parmi ses patients : “Il y aurait un bordel qui s’ouvrirait en bas de chez eux, ils n’iraient pas. J’ai l’impression qu’ils sont plus addicts aux applis en elles-mêmes qu’au sexe.” Elle touche du doigt l’ingrédient secret de ces outils : outre le fait de nous proposer un choix infini de partenaires potentiels, ils nous maintiennent dans un état d’insatisfaction chronique.

On se met à chercher la personne idéale. On veut les yeux de l’une, l’humour de l’autre, le corps du ou de la troisième. Et en définitive, on ne choisit rien. Donc on retourne sur l’appli. Un diabolique procédé pour créer le manque, soutenu par une manne financière prodigieuse. Dans le monde des appli, Lovoo, Tinder, Adopte, Badoo sont des poules aux œufs d’or. Sur les dix applications qui gagnent le plus d’argent en France, devinez qui arrive premier ? Qui truste la moitié des places ? Les applis de rencontres bien sûr.

Le risque de devenir des objets

James, notre danseur russe qui s’enchaîne trois rencarts rue de Lappe, connaît bien cette addiction : chaque fois qu’il efface son profil, il finit par y retourner : “La plupart se disent qu’ils n’en peuvent plus, qu’ils en ont marre, ils quittent l’appli. Mais fatalement, quelques mois plus tard ils se disent : ‘Comment je vais faire ?’ Pour draguer dans des bars ou dans la rue, il faut être prêt à accepter le rejet, t’as une chance sur deux de te prendre un vent. A un moment, t’arrêtes les sites de rencontres, tu retombes dans la vie normale, t’attends trois ou quatre semaines, finalement tu rencontres pas de gens, et… t’y retournes.”

De surcroît, d’après les psys, on aurait tous quelque chose en nous du sex-addict. Le côté positif de ces applis, car il y en a, c’est qu’elles permettent de dédramatiser. Le côté négatif, c’est que ça désacralise tout. Au risque de devenir nous-mêmes des objets.

“On ne fait pas du sexe comme on fait du sport ou comme on achète des légumes sur un étalage. Même chez les plus libertins d’entre nous, il y a une sacralité. C’est bien de s’occuper de son corps, mais pas de se traiter soi-même comme une machine”, met en garde Marc Valleur.

Des orgies de slam

Une fois que la machine se détraque, que se passe-t-il ?  Dans la communauté homosexuelle, réputée prescriptrice en matière d’applis – puisque c’est pour elle qu’ont été développées les premières (Blendr) –, un revirement de situation serait en train de s’opérer. Certains n’auraient même plus envie de passer à l’acte. Ils restent dans le virtuel, ne sortent plus de chez eux. (…)

“Au lieu de te taper des plans cul, viens plutôt à la Dasa”

Ceux qui ne consultent pas à l’hôpital atterrissent à la Dasa (Dépendants affectifs et sexuels anonymes), l’équivalent des Alcooliques anonymes (AA) version amour. Sur les quinze filles qui assistent à la réunion du jeudi vers Arts-et-Métiers, la moitié a la trentaine. “Au lieu de te taper des plans cul, viens plutôt à la Dasa”, entend-on à la sortie.

La guérison chez ces malades, exactement de la même manière que chez les AA, passe par des séances de paroles en groupe où le mot “PS” revient sans arrêt. Parti socialiste ? PlayStation ? Non, ce sont les initiales de “puissance spirituelle”. Certains guérissent en admettant qu’il y a une force positive au-dessus d’eux, même si ce n’est pas un dieu. Une façon de réintroduire une dose de sacré ? Chelou.

De nouvelles applis plus soft

Et si ces addictions reflétaient quelque chose de profondément étrange qu’on était en train de nous infliger à nous-mêmes ? “Avec l’arrivée des addictions, la société prend un relief particulier, remarque le psychiatre Marc Valleur. On est des consommateurs d’alcool, de jeu, de sexe, et c’est le fait de trop consommer qui nous a rendus malades.”

“Ces malades sont les premiers symptômes d’un échec de la pensée néolibérale, où l’on place l’économie au-dessus de l’humain.” Depuis quelques mois, de nouvelles applis de rencontre voient le jour et tentent de réduire l’accumulation frénétique ou de réintroduire du romantisme. (…)


France Ortelli – Les Inrocks (Extrait) – Source

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