Le monde étrange des taux négatifs

Les historiens se pencheront un jour sur cette époque inédite qui a vu apparaître des taux d’intérêt négatifs dans l’économie européenne, puis japonaise. Autrement dit, sur les raisons qui ont conduit des investisseurs à accepter… de payer pour prêter de l’argent.

(…) Pour comprendre, il faut remonter à 2014, année où la pression monte sur la Banque centrale européenne (BCE). Après la crise des subprimes de 2007, puis celle de la Grèce dès 2009, l’espoir de reprise entrevu en 2010-2011 a fait long feu. Les signaux d’alerte se multiplient dans la zone euro : la reprise économique est trop modeste et le crédit bancaire stagne, tout comme l’inflation.

Du coup, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, annonce le 5 juin 2014 que le taux de dépôt auprès de la BCE est désormais fixé en dessous de zéro, à – 0,1 %. Il fait le pari que cela incitera les banques commerciales à distribuer davantage de prêts à l’économie réelle plutôt que de payer pour stocker leurs liquidités.

Injecter des liquidités et stimuler la croissance

L’objectif est de stimuler la croissance afin d’éviter la déflation, ce cercle vicieux qui voit les ménages et les entreprises reporter constamment leurs achats et leurs investissements, persuadés que les prix vont continuer à baisser. Face à des résultats jugés insuffisants, la BCE est allée plus loin.

En janvier 2015, Mario Draghi annonce le lancement d’une politique monétaire ultra-souple, dite du « quantitative easing ». Il s’agit d’injecter massivement des liquidités sur les marchés (60 milliards d’euros par mois) pour réduire encore le coût de l’argent, inciter les agents privés à investir et faire baisser le niveau de l’euro.

Des emprunts à taux négatifs de plus en plus longs

Cet afflux d’argent, ajouté aux incertitudes persistantes sur la croissance mondiale, finit par se répercuter sur les taux d’emprunt des États de la zone euro, et en particulier de ceux qui sont jugés les plus fiables. En effet, les investisseurs privilégient la garantie d’être remboursés, coûte que coûte, et préfèrent acheter des dettes souveraines émises par ces pays. Résultat, si certains États, tels que l’Allemagne et la France, avaient commencé à emprunter sur les marchés à des taux négatifs dès 2012, ils peuvent aujourd’hui le faire sur des durées de plus en plus longues : sept ans pour Berlin, cinq ans pour Paris, et jusqu’à dix ans pour la Suisse et le Japon, deux pays eux aussi jugés sûrs par les investisseurs, et dont les banques centrales respectives ont adopté des taux négatifs.

Une situation qui n’est pas sans danger

Reste que cette situation déstabilise les acteurs économiques (…). « Il existe un risque de bulle financière si certains investisseurs se tournent vers des produits financiers plus rémunérateurs, et donc plus risqués, parce qu’ils sont contraints d’assurer un rendement minimum à leurs clients », explique un expert.

« La bulle pourrait devenir obligataire en cas de rebond brutal des taux, estime pour sa part Christopher Dembik, chez Saxo Bank. Dans ce cas, le service de la dette des États flamberait », ce qui rendrait nécessaires des coupes drastiques dans les dépenses publiques. (…) En fait, nul ne sait « comment cette ”anomalie qui dure” prendra fin : rapidement ou après beaucoup de temps, en bon ordre ou au prix de secousses importantes », observe Michel Léger, président de l’Institut Messine, qui a consacré une étude à ce sujet (…)

Dancer Marie, La Croix (Extrait) – Source