Des nouvelles de Pologne.

Contrôle des médias, menaces sur la culture, paralysie du Tribunal constitutionnel… Depuis la victoire des ultraconservateurs du PiS aux législatives d’octobre 2015, le spectre du totalitarisme flotte sur la Pologne. Mais les opposants se mobilisent… Reportage.

C’est l’histoire d’une métamorphose.

Depuis la chute du régime communiste en 1989, dans le centre-ville de Varsovie, les gratte-ciel ont poussé comme des champignons. Au milieu de ce champ de ciment et de baies vitrées, qui n’a rien à envier au quartier de La Défense à Paris,un lugubre bâtiment continue de trôner. Il s’agit du Palais de la Culture et des Sciences, dernière offrande de Staline, et symbole de l’ancien joug communiste sur la Pologne et ses 39 millions d’habitants, qui débuta en 1945.

Tandis qu’aux pieds du bâtiment, ce vendredi soir, la jeunesse polonaise fourmille, une ambiance bien plus morne règne, à quelques kilomètres au sud, dans une ruelle mal éclairée du quartier cossu du Vieux Mokotow. Au bout de celle-ci se dresse une bâtisse anonyme. Une fois la porte passée, il faut emprunter un long couloir tout aussi sombre, pour atteindre l’ultime pièce dont la porte est restée entrouverte.

L’angoisse règne dans les milieux militants

A l’intérieur, on croirait voir une scène tirée de L’Armée des ombres, l’illustre film de Jean-Pierre Melville sur la Résistance. Les invités arrivent au compte-gouttes, de toute la Mazovie, la région qui entoure Varsovie. Des hommes, des femmes ; ils sont une trentaine assis autour de la table.

Les mines sont graves, la tension palpable. Une femme se lève et lance : “Pour qui travaillez-vous ? Si c’est pour un média polonais, je ne veux pas être prise en photo.” C’est la responsable, pour le quartier de Zoliborz, du Comité de défense de la démocratie (KOD), un mouvement civique qui a réuni des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Varsovie et dans une trentaine d’autres villes en Europe le 23 janvier.

Le mouvement est né en novembre 2015

Le mouvement est né spontanément en novembre 2015 en réaction à la victoire aux dernières législatives du parti ultraconservateur et eurosceptique Droit et Justice (PiS). Cette soirée est capitale pour le KOD, il s’agit de la première réunion de ses dix-huit responsables régionaux. Tellement capitale que l’adresse du lieu est restée secrète jusqu’au dernier moment. Car l’angoisse règne depuis maintenant quatre mois dans les milieux militants, culturels ou journalistiques. Mais cette peur est-elle pour autant justifiée ?

La réponse reste aussi indéchiffrable que le sourire affiché par Piotr Wieczorek, le responsable régional du KOD et hôte du soir. “Nous avons besoin de nous structurer, de sortir du chaos dans lequel nous baignons actuellement”, constate-t-il. Après avoir félicité ses troupes, il aborde l’organisation d’une prochaine grande manifestation, qui devrait avoir lieu à la fin du mois de février. “Nous verrons selon les mesures  que prendra le nouveau gouvernement”, prévient-il.

“On a l’impression qu’une deuxième Hongrie se prépare”

Piotr Wieczorek avait 16 ans lors des premières élections libres en 1989. A cette évocation, ses yeux bleus s’illuminent, ses souvenirs intacts oscillent entre l’émotion et la nostalgie : “Je me rendais à l’entrée des bureaux de vote pour distribuer des tracts. C’était très dangereux. Je m’en souviens comme si c’était hier.”

Business consultant de 43 ans, il a mis de côté ses activités et s’est lancé pour la première fois de sa vie dans le militantisme politique contre le parti de Jaroslaw Kaczynski. Frère jumeau et ex-Premier ministre de l’ancien Président polonais (de 2005 à 2010), Lech Kaczynski – disparu lors d’un accident d’avion le 10 avril 2010 alors qu’il se rendait à Smolensk pour le 70e anniversaire du massacre de Katyn –, cet homme râblé, anticommuniste féroce, tire les ficelles du nouveau pouvoir en place où le tandem exécutif composé d’Andrzej Duda (Président) et de Beata Szydlo (Premier ministre) se retrouve relégué au rang de simples exécutants. Preuve en est début janvier : le tout aussi ultraconservateur Président hongrois Viktor Orbán s’était rendu à Varsovie pour y rencontrer non pas Duda ou Szydlo mais bien Kaczynski, sans qu’aucun diplomate ne soit présent.

“On a l’impression qu’une deuxième Hongrie se prépare, juge Karolina Ochab, le regard vide, en reposant sa tasse de cappuccino avec délicatesse. Sauf qu’Orbán ne s’est pas attaqué aux questions morales et sociétales.” La jeune femme brune, au français impeccable, dirige le Nowy Teatr, l’un des dix-neuf théâtres municipaux de la ville. Les subventions versées par la municipalité (dirigée par le parti Plateforme civique, à la tête du pays de 2007 à 2014) sont vitales pour son établissement.

“Le chapitre de la culture n’a pas encore été ouvert par le nouveau gouvernement”, prévient Karolina Ochab avant de rappeler que Plateforme civique était tout aussi conservateur. Sa préoccupation ne l’empêche pas d’être critique : “Il y a une grande confusion entre ce qu’on lit dans les journaux d’opposition et ce qu’il se passe. La vérité, c’est qu’on n’a pas réussi à développer notre société civile après 1989.”

L’Union européenne s’inquiète du respect de l’état de droit

La victoire du PiS a été sans appel : le parti a obtenu la majorité absolue dans les deux chambres du Parlement (une première depuis 1989). Depuis sa prise du pouvoir, le PiS inquiète l’Union européenne dont la Commission a entamé une procédure officielle de contrôle du respect de l’état de droit après que le gouvernement a remplacé tous les patrons des services secrets, changé les modes de désignation de toutes les administrations et agences publiques – les médias nationaux tomberaient sous la coupe du gouvernement –, paralysé peu ou prou le Tribunal constitutionnel. En aparté revient souvent le néologisme de “démocrature” pour qualifier la Pologne du PiS.

A l’écoute de cette énumération, la voix de Piotr Wieczorek se fait nettement plus grave, teintée de culpabilité : “Nous avons commis la plus grande erreur de notre génération une fois la victoire acquise en 1989. Nous nous sommes beaucoup trop concentrés sur le développement de notre économie. Nous avons oublié que la liberté n’était pas quelque chose d’acquis pour l’éternité, surtout dans la zone de l’Europe où nous nous trouvons.”

Depuis, au sein du KOD, il s’active et organise des points d’information dans trois des neuf districts de Varsovie, trois fois par semaine. Il serait pourtant faux de considérer que le rejet du PiS est aujourd’hui majoritaire en Pologne. Rien dans les rues de la capitale ne semble indiquer un mouvement naissant de rébellion. Il le reconnaît : “La lutte d’aujourd’hui concerne principalement les classes moyennes et non les ouvriers, comme c’était le cas à l’époque de Solidarnosc.”

Des fractures au sein de la société

Comment en est-on arrivé à une telle fracture dans la population ? Wojtek Ziemilski a son idée. Ce metteur en scène, figure culturelle de la ville, s’est fait connaître l’année dernière pour avoir organisé une lecture d’une pièce de théâtre censurée, Golgota Picnic de Rodrigo García.

Assis sur un canapé informe dans sa petite boutique de photographie, il explique : “Une grande partie de la population a pu se sentir marginalisée après la révolution de 1989. Les gens qui sont arrivés au pouvoir à cette époque avaient une idée de liberté totale qui n’était au final qu’une idée de liberté économique totale, avec la privatisation comme seule voie possible de développement.”

“On voulait faire partie de l’Europe, on a voulu s’occidentaliser”

“L’idée du patriotisme s’est évaporée, l’influence de l’Eglise a diminué. On voulait faire partie de l’Europe, on a voulu s’occidentaliser. Mais une grande partie de la population a commencé à se demander : ‘Mais qui sommes-nous au juste ? Où sont nos valeurs ?’ L’idée de la nation polonaise et de l’Eglise a refait surface, surfant sur le thème : vous avez oublié ce qui était important.”

A cet égard, la catastrophe aérienne de Smolensk (qui, outre le Président Kaczynski, a fait 95 victimes)fait office d’épouvantail pour cette partie de la population dont le sentiment d’appartenance à la nation polonaise demeure bien plus fort que le sentiment européen. Sur le pas de la porte,  avant de partir, Wojtek Ziemilski confesse, à demi-mots : “Nous, acteurs culturels, n’avons probablement pas rempli notre mission. Nous aurions dû communiquer davantage avec le reste de la population, leur expliquer ce qu’était la démocratie. Nous avons notre part de responsabilité aussi.”

Une population “exclue du monde culturel”

Ce sentiment de culpabilité, Michal Zadara, metteur en scène lui aussi, le partage. Il donne rendez-vous au King Aden, un kebab niché au pied du Palais de la Culture. “J’ai fait une exposition photo là-bas, c’est dingue, non ?, s’exclame-t-il, l’air enjoué. Quand on est ici, on ne pense pas être au cœur de Varsovie. Pour beaucoup, cet endroit n’existe pas.”

L’adresse n’a rien des vitrines scintillantes de la rue Nowy Swiat, sorte de Champs-Elysées polonais très appréciée des touristes. A l’intérieur du King Aden, deux clients dévorent leur plat, les yeux rivés sur une télé diffusant un feuilleton local. Michal n’en a cure : “Une grande partie de la population se sent exclue du monde culturel. Les gens qui tiennent cet endroit, ceux qui viennent y manger participent autant que nous à la vie de la communauté !”

Tout comme Wojtek, Michal sait que le PiS n’a pas encore ouvert le dossier culturel, même si beaucoup craignent un arrêt des subventions publiques pour les théâtres et les festivals. Ils restent tous les deux vigilants. Michal, de retour de Wroclaw, ville de l’ouest de la Pologne nommée capitale européenne de la culture 2016, ose un parallèle : “On pourrait résumer la situation de la Pologne à une scène du film français La Haine. Lorsque le narrateur dit : ‘C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer, jusqu’ici tout va bien…’ C’est pareil ici, tout va bien… Pour le moment.”

Crise civique et rancœurs sociales

Dans ce maelström mêlant une crise civique bien réelle (le taux de participation aux législatives dépassait à peine 50%) aux rancœurs sociales d’autrefois, le salut pourrait venir de la jeune génération. Artur, Kuba, Kasia et Weronika n’ont pas 25 ans, n’étaient pas nés à la grande époque de Solidarnosc et ont choisi de s’engager au sein de la section jeune du KOD.

“Le PiS est une machine à propagande” : devançant ses camarades, Kuba, le coordinateur média, déroule un discours qui sonne comme une leçon apprise la veille. A 22 ans, cet étudiant en biologie impressionne pourtant par sa clarté : “Nos parents ont combattu pour conquérir la liberté, nous combattons aujourd’hui pour la défendre.”

“Nous prenons des risques à faire partie de ce mouvement”

Dans leur QG monté à l’arrache dans l’arrière-salle d’un salon de thé, chacun a un rôle bien défini. Pendant que Weronika et Artur, pianotant sur une tablette tactile ou le smartphone vissé à l’oreille, contactent des jeunes de leur âge dans l’ensemble du pays pour fédérer, Kasia, la plus âgée (24 ans), tient un discours qui réchauffe plus que n’importe quel shot de vodka : “Nous savons que nous prenons des risques à faire partie de ce mouvement. Mais tout cela n’est pas vain et pourrait aboutir à de jolies choses pour notre future société, pour notre nation.”

Kasia ajoute : “Nous souhaitons simplement que le Président respecte la Constitution. Et si nous réussissons à éduquer ne serait-ce qu’un seul Polonais en matière de droit civique et qu’il aille voter la prochaine fois, alors nous n’aurons pas agi en vain.”

Les rires et les sourires en cette fin d’après-midi contrastent avec la lutte qui se profile dans les mois à venir. Il n’y a là aucune trace d’insouciance mais bien l’espoir que le combat mérite d’être mené, dans un pays historiquement fondé sur la résistance.

Julien Rebucci – Les Inrocks – Source