Bernie Sanders, Qui c’est ?

L’outsider socialiste de la primaire démocrate est devenu, à 74 ans, le candidat le plus cool des Etats-Unis. Avec un programme résolument à gauche qu’Hillary Clinton peine à contrer.

Son index est pointé sur l’ennemi. Pas le panneau de basket de la salle polyvalente de Portsmouth, le bled où Bernie Sanders fait salle comble lors de son dernier meeting avant les primaires du New Hampshire. Mais Wall Street ; la corruption légalisée des élections ; les grands patrons qui achètent leur influence au Congrès. “Les dés sont pipés !”, martèle Sanders sur l’estrade.

Sa voix craquelle comme un 33t et la génération Spotify vient en masse écouter le refrain. Un coup de foudre politique, le premier pour certains. Sur les T-shirts, le petit homme voûté est représenté en Superman baraqué déchirant sa chemise ou en Jedi fripé aux prises avec les forces de l’Empire.

Inoffensif comme le sirop d’érable

Socialiste esseulé à Washington depuis vingt-quatre ans (un record pour un indépendant), Bernie Sanders était considéré comme un produit d’exportation du Vermont, inoffensif comme le sirop d’érable, jusqu’à ce qu’il dynamite ce début de campagne. Les discours agressifs sur les droits sociaux, les négos collectives et tous ces trucs de saboteurs, les Américains sont de plus en plus nombreux à s’y intéresser.

La campagne de Sanders est financée par les petits dons de particuliers – 27 dollars en moyenne. Hillary Clinton, favorite de l’establishment et soutenue par le New York Times, accepte l’argent des grandes banques sauvées du naufrage par l’argent du contribuable. L’argument massue de Bernie : quoi qu’elle dise pour défendre les classes moyennes, Hillary ne mordra pas la main qui la nourrit.

“Notre campagne s’adresse aux Américains comme à des gens intelligents”

Sanders ne toilette pas davantage son message que son apparence, et ça le rend sexy. Son charme agit sur les millennials qui aiment son authenticité et son message clair. “Notre campagne est différente. Elle s’adresse aux Américains comme à des gens intelligents et leur dit la vérité, même si elle n’est pas belle à entendre”, assène-t-il avant de tomber la veste sous les hourras – un supporter à ma droite twitte l’événement avec le hashtag #FeelTheBern.

Sanders passe vite sur l’avortement, le mariage gay, la légalisation du cannabis et le reste du package libéral démocrate. Sa différence, c’est d’exiger des comptes aux “1 %” et aux “billionnaires”. A la frange désenchantée de la population qui cumule plusieurs jobs, aux retraités ruinés par le coût des soins, aux jeunes effrayés par le boulet d’une dette étudiante à vie, Bernie montre les grands points de sa “révolution politique” : smic horaire à 15 dollars, réforme drastique du financement des campagnes électorales, couverture santé universelle, fac gratuite.

“Levez le doigt, ceux qui ont des dettes étudiantes… Combien, mademoiselle ? 100 000 dollars pour un bachelor d’assistante orthodontiste ? On ne devrait pas être condamné à payer pour le seul crime d’avoir fait des études ! ” La salle approuve.

Il préfère les poignées de main aux selfies

Alors que le visage d’Hillary s’illumine pour chaque interlocuteur parvenu à papoter avec elle quelques microsecondes, Bernie a toujours été nul en small talk, en bavardage. Il préfère les poignées de main aux selfies, masque mal son agacement quand la presse le questionne sur des “broutilles” qui l’éloignent des “vrais sujets”. L’intransigeance paie : les moins de 30 ans ont voté pour lui à 85 % dans le New Hampshire.

Les femmes l’ont préféré à Hillary Clinton, sauf les plus de 65 ans. Mary Heslin, 58 ans, boude Hillary Clinton et tape la semelle dans le froid pour Bernie : “Je vote pas avec mon vagin !” Tout vieux mâle blanc qu’il est, Sanders incarne davantage sa vision du féminisme. Elle passe par l’instauration obligatoire d’un congé maternité – encore laissé à la discrétion de l’employeur aux Etats-Unis.

Il répète le même mantra depuis trente ans

Impossible de reprocher à Sanders de changer de cap.La sauce ne prend qu’aujourd’hui mais il répète le même mantra depuis trente ans. Il en a même fait un disque de folk : un lp pressé en 1987, We Shall Overcome, enregistré en deux jours au studio de Burlington, la ville du Vermont qu’il dirige dans les années 80.

Son premier mandat politique. Un socialiste à la mairie dans les années Reagan, ça ne passe pas inaperçu. Bernie pousse le vice jusqu’à jumeler Burlington avec une ville soviétique, Iaroslavl, à trois heures de Moscou. Il y passera sa lune de miel avec Jane, sa seconde femme.

Charpentier, infirmier en hôpital psy, écrivain…

Utiliser son parcours personnel pour sa com devrait aller de soi. Là encore, Bernie se distingue. Dans une autre vie, Sanders a été charpentier, infirmier en hôpital psy, écrivain… mais parler de lui, ça l’ennuie comme une visite chez le dentiste.

Juif de Brooklyn né en 1941, il grandit chichement avec ses parents et son frère Larry (aujourd’hui conseiller municipal écologiste à Oxford en Angleterre) dans un T3 de Flatbush. Sanders parle rarement d’une religion qu’il ne pratique pas. Il préfère dire qu’il est fils d’un immigré polonais peintre en bâtiment, qui débarque aux Etats-Unis dans les années 20 et prend la crise de 1929 en pleine figure.

L’homme tire son inspiration de combats syndicaux oubliés. Son idole est Eugene Debs, socialiste candidat à la Maison Blanche en 1920. Emprisonné dix ans pour “activités séditieuses”, il se présente au culot depuis sa cellule et obtient près d’un million de voix. Debs, c’est le modèle absolu de Sanders – il lui a consacré un documentaire. Son combat l’inspire davantage que la vague d’extrême gauche des années 60 et la lutte pour les droits civiques auxquels il participe (Hillary Clinton, encore mineure et sous influence familiale, soutiendra le camp de la ségrégation).

Au mieux un inconnu, au pire un idéaliste

Deux photos jaunies de 1964 ressurgissent dans les médias. On y voit Bernie, 23 ans, tignasse bouclée et lunettes à la Buddy Holly, prendre la parole dans un sit-in à l’université de Chicago. Il prend aussi part à la marche de Washington organisée par le pasteur King. Des états de service mis en avant pour attirer l’électorat noir, pour qui Bernie n’a rien prouvé. Il est au mieux un inconnu, au pire un idéaliste.

Le vote noir et latino sera déterminant

Feu de forêt ou feu de paille ? Sanders fait un meilleur départ qu’Hillary mais sans quitter sa zone de confort : les Etats blancs et ruraux. C’est dans le Nevada, le 20 février et en Caroline du Sud, le 27, qu’on verra ce que Bernie a dans le bide. Le vote noir et latino sera déterminant et, dans le Vieux Sud, l’aura des Clinton égale presque celle des Kennedy.

Le mot “socialist” n’aide pas, même si aujourd’hui il intéresse plus qu’il fait peur. C’est le mot le plus recherché du dictionnaire en ligne Merriam-Webster en 2015 (juste devant “fascist”). “Les Républicains ont traité Obama de socialiste pendant huit ans et le ciel ne nous est pas tombé sur la tête”, justifie Mary Gibbons, 28 ans, bénévole pour la campagne, dont la grand-mère de 82 ans votera aussi pour Bernie.

Sanders reste un outsider. A 74 ans, c’est son dernier rodéo. Il force Hillary Clinton à orienter son discours à gauche, déjà une victoire en soi. Ses supporters veulent plus. Sur Facebook, YouTube et IRL, ils vont tout donner pour que Sanders accomplisse l’impossible rêve d’Eugene Debs au pays du capitalisme.

Maxime Robin – Les Inrocks – Source