Placard 3

J’ai été titularisée en 2013 au service stratégique d’une petite commune où je travaillais en CDD depuis quelques mois. À l’époque, je n’avais que des compliments. J’étais la star de la mairie. Jusqu’au jour où j’ai refait ma vie avec l’adjoint au maire.

Lorsque cela s’est su, tout a changé pour moi du jour au lendemain, malgré la réaction compréhensive, en apparence, du cabinet du maire. J’étais devenue un danger, car j’avais accès à des informations que mon conjoint ne devait surtout pas connaître. Je me suis retrouvée isolée. La porte du bureau voisin s’est fermée.

Mes collègues ne venaient plus prendre le thé comme à l’habitude. De jour en jour, les consignes étaient moins nombreuses, jusqu’à ce que le manque d’instructions m’empêche de boucler mes dossiers. J’ai pris mon courage à deux mains, après quatre mois dans ces conditions, pour aller en parler au chef de service. Il m’a jetée avec une attitude extrêmement dédaigneuse. La situation s’est encore aggravée les mois suivants. Je commençais à avoir des troubles digestifs et je ne dormais plus. Cela m’a valu une semaine d’arrêt.

À mon retour, mes supérieurs se sont subitement mis à me convoquer à tout bout de champ et à m’accabler de reproches pour me faire vivre un enfer. J’ai fini par faire un malaise sur mon lieu de travail. Conduite à l’hôpital dans un état lamentable, j’ai été reconnue victime d’un accident du travail, avec quatre semaines d’arrêt.

À mon retour, j’ai été immédiatement placée dans un autre service. Mais je n’avais aucune feuille de mission, pas d’ordinateur, et l’interdiction formelle de sortir de mon bureau. Sept heures sans travail, sur un poste qui n’existe pas, c’est extrêmement dur. Mais le pire, c’est l’isolement physique. Ça fait perdre la raison.

J’ai baissé les armes après cinq semaines et j’ai été arrêtée pendant un an et demi. Mon employeur a essayé, sans succès, de faire casser l’expertise psychiatrique qui attestait que mon mal-être était lié à mon travail. Mes recherches d’emploi sont restées infructueuses, car il m’avait « grillée » dans les autres collectivités et mon dossier était devenu louche aux yeux des employeurs.

J’ai donc décidé de reprendre le travail en septembre, contre l’avis de mon médecin. Je n’avais toujours pas d’ordinateur, ni l’autorisation de sortir du service, mais on a fini par me donner des dossiers inutiles à classer, un peu de manutention, des feuilles à coller dans des registres que personne ne lit. Un jour, mon chef de service a craqué et m’a avoué qu’il avait « ordre de la direction de ne pas me donner de travail ». Il était au bord de la crise de nerfs. Depuis, je me suis de nouveau mise en arrêt maladie, et ma direction continue de le contester.

Cette situation a détruit toute ma vie sociale et s’est immiscée dans ma vie privée, à tel point que je ne vis plus que pour ce mal qui me ronge. Je ne peux plus faire de projet en famille. Et je ne suis pas à l’abri de perdre complètement les pédales.

J’ai longtemps pensé que je me faisais des films. J’étais dans le déni, je trouvais des excuses, car je n’aime pas les conflits et je refusais de croire que la nature humaine pouvait se montrer si mauvaise. Ma seule possibilité, aujourd’hui, est de démissionner pour essayer de respirer à nouveau et de porter plainte pour harcèlement. Pour moi, c’est une double peine.


Erwan Manac’h et Vanina Delmas – Politis (Extrait) – Source