Placard 2

En 2006, je suis entré dans une grande entreprise de luxe en tant que responsable des services généraux, mais j’avais plusieurs casquettes : marketing opérationnel, achats de voyages et d’événementiel…

Le rythme de travail était normal et l’ambiance très bonne. C’était l’entreprise patriarcale par excellence. Puis la société a perdu un contrat qui représentait 50 % de son chiffre d’affaires, et son mode de management a changé.

Comme mon poste était complémentaire de celui des assistantes de direction, j’ai gentiment été mis de côté, petit à petit, car elles ne me déléguaient plus rien par peur de perdre leur emploi. Au départ, les filles du service juridique me donnaient des dossiers à classer en cachette, car elles voyaient que je n’avais plus rien à faire.

La direction m’a proposé de nouvelles fonctions, mais c’étaient de jolies coquilles vides. On m’a par exemple promis que je travaillerais avec le nouveau responsable de la communication. J’ai passé plusieurs soirées à lui décrypter le fonctionnement de l’entreprise, les postes et les caractères de chaque salarié, car je connaissais tout le monde. Malgré mon investissement, la collaboration ne s’est pas faite.

Un peu plus tard, on m’a chargé de suivre la construction d’un nouvel entrepôt en Normandie et on m’a dit que je serais chargé de superviser les locaux. J’étais super content. Mais, quand les travaux ont pris fin, j’ai vu qu’une autre personne portait le badge avec mon poste. Personne ne m’avait prévenu. C’était une humiliation gentille.

En réalité, je n’étais là que pour gérer les affaires personnelles des dirigeants, comme renouveler leur abonnement à Canal+. Et cela pouvait être ma seule mission de la semaine ! Je n’existais plus en tant qu’être humain, j’étais un meuble.

Toutes les semaines, je criais pour demander du travail. Mes chefs répondaient toujours la même chose : « Je finis ce que je fais et je vois ça », ou « On voit ça la semaine prochaine ». J’envoyais chaque jour des mails pour leur demander du travail. Mais ils suppriment votre boîte mail et l’historique dès qu’ils ont un doute sur votre avenir dans la société, donc je n’ai plus de traces. Et on me répétait sans cesse : « Il faut maigrir si tu veux rester », car ils ne voulaient garder que les plus beaux.

Je suis progressivement tombé en dépression et, un vendredi soir, j’ai fait une crise d’épilepsie au volant de ma voiture. C’était la première fois. On m’a plongé dans un coma artificiel et, à mon réveil, le neurologue m’a expliqué que la cause était un bore-out. Avant l’accident, je n’en avais parlé à personne, car la honte prenait le dessus, d’autant que j’avais un travail extrêmement bien payé, un véhicule de fonction, un bureau sur les Champs-Élysées… Qui peut oser se plaindre de cette situation à notre époque ? Même mon médecin, qui me suit depuis vingt ans, ne savait rien.

Six mois après l’accident, les dirigeants ont décidé de me licencier pour « absence prolongée désorganisant l’entreprise », mais ils n’ont embauché personne pour me remplacer. Cette placardisation était volontaire de leur part pour me pousser à démissionner. Ils sont responsables, et c’est pour cela que je les poursuis aux prud’hommes.


Erwan Manac’h et Vanina Delmas – Politis (Extrait) – Source