Placard 1

Ma « placardisation » dure depuis dix ans. Cette situation m’est tombée dessus du jour au lendemain, lorsque la filiale où je travaillais a été rachetée par une grande banque.

J’étais alors responsable de formation et directeur adjoint des ressources humaines depuis vingt-cinq ans. Lors d’une visio-conférence collective, les nouveaux dirigeants du groupe m’ont annoncé devant tous les autres cadres que mon poste était supprimé. Je connaissais la culture de l’entreprise, je savais qu’avec le changement de direction j’allais passer à la trappe, mais tout s’est passé très vite et, surtout, ils ne m’ont proposé aucune reconversion. Je me suis retrouvé nu, sans solution pour me repositionner. Et ils ne m’ont jamais proposé un licenciement car ce n’était pas dans la tradition de l’entreprise.

Je n’avais rien à faire de mes journées, alors je remuais ciel et terre pour avoir un nouveau poste. J’ai écrit des dizaines de mails en interne. C’était impossible qu’une entreprise qui emploie 40 000 personnes ne me trouve rien. J’ai quand même passé des entretiens au sein du groupe, mais ceux qui me recevaient me considéraient comme un candidat lambda, ils ne pouvaient pas me donner de poste avec le salaire que je demandais. Chaque fois j’étais reçu par de jeunes DRH qui ne me posaient qu’une seule question : « Comptez-vous prendre votre retraite bientôt ? » Eux, quand ils entendent 53 ans, ils pensent retraite. Moi, à 53 ans, je pensais reconversion.

Au bout de trois mois d’inactivité totale, j’ai été contraint de signer une lettre de mission pour devenir employé d’exécution d’un service que j’avais dirigé auparavant. C’est vrai que j’ai un titre ronflant – chargé d’études et de développement –, que je garde le statut et le salaire de cadre, mais j’ai un poste sans responsabilités ! Avant, j’avais un budget de 100 000 euros à gérer ; maintenant, je ne peux même plus commander une feuille de papier.

Sur le plan médical, si je n’ai pas sombré dans la dépression, c’est grâce à mes collègues, dont je suis très proche. Je me suis dit que j’étais mort professionnellement, alors j’ai décidé de positiver et de tout prendre à la dérision. Et je m’en suis sorti sans un seul arrêt de travail. Mais j’en veux beaucoup au médecin du travail, qui n’a rien fait pour m’aider. Mon médecin personnel était aussi au courant. Il m’a demandé plusieurs fois si je voulais des antidépresseurs, mais j’ai toujours refusé. Il a surtout attiré mon attention sur mon début d’alcoolisme.

J’ai douté de mes compétences, je me demandais si j’avais commis des erreurs. J’ai même eu du mal à m’investir dans le travail d’employé qu’on me demandait. Il m’a bien fallu trois ans pour me reconstruire. Le plus dur, c’est le regard des collègues, d’autant que j’avais recruté la plupart d’entre eux. Ils baissaient les yeux en me croisant, mais je ne leur en veux pas. C’était une angoisse permanente pour tout le monde.

Aujourd’hui, avec le renouvellement des équipes, il n’y a que les anciens qui connaissent ma situation. Je suis à quelques mois de la retraite, alors mes journées ne sont pas chargées. Je fais ma mission en une heure et je passe le reste du temps sur Internet, à lire l’actualité ou à réserver mes prochaines vacances.


Erwan Manac’h et Vanina Delmas – Politis (Extrait) – Source