Uber : OPA sur l’économie collaborative.

Uber, ce n’est pas l’économie du partage. C’est même tout le contraire : une économie de la prédation, qui prospère en détournant une aspiration citoyenne, selon l’économiste Benjamin Coriat. Il explique les mesures concrètes qu’il faudrait prendre pour soutenir l’essor d’une économie du partage.

Un rapport. Un de plus ! Réalisé à la demande de Matignon, le député socialiste Pascal Terrasse a remis lundi 8 février au premier ministre son rapport sur l’économie collaborative.

Un monde quasi inconnu pour le gouvernement qui se retrouve actuellement confronté à la guerre entre les taxis et les VTC, employés par Uber. « L’économie collaborative, ce n’est pas l’ubérisation », défend en préambule Pascal Terrasse, qui veut voir dans l’émergence des plateformes une nouvelle forme d’économie, en réponse à un mode de consommation épuisé.

Pour lui, l’économie collaborative ne doit pas être une « zone de non-droit ». Mais la préoccupation du député socialiste, reflétant sans doute celle de Bercy, est d’abord fiscale. S’il suggère que le gouvernement instaure une stratégie pour lutter contre l’évasion fiscale, pratiquée parfois à grande échelle par les plateformes internationales, il s’attarde aussi beaucoup sur les revenus tirés par les utilisateurs, grâce à ces nouvelles formes d’échange.

Parmi ses propositions, il demande notamment que les plateformes transmettent les revenus des utilisateurs aux administrations fiscales et sociales, afin qu’ils n’échappent pas à l’impôt. Ces derniers pourraient être exonérés dans la limite de 3 000 euros de revenus complémentaires par an et au-delà, se verraient dans l’obligation de s’inscrire comme professionnel.

Pascal Terrasse réclame aussi une « clarification » entre revenu et partage de frais, notamment dans le cas du covoiturage. Un souci de clarté qui n’a pas toujours été de mise chez le député, lequel a parfois confondu indemnités pour frais professionnels et dépenses personnelles (voir les vacances d’un député PS aux frais de l’Assemblée).

Une partie de ses propositions devrait être inscrite dans le projet de loi sur le travail, faute de loi Macron 2.

Dans un entretien à Mediapart, l’économiste atterré Benjamin Coriat, professeur à l’université Paris 13, revient sur les nouvelles formes de l’économie du partage. Dénonçant l’OPA idéologique d’Uber, qui vise à transformer de véritables aspirations citoyennes en un capitalisme de rente, celui-ci regrette la politique sans vision du gouvernement. Il préconise de multiples mesures fiscales, sociales, juridiques afin de soutenir l’essor de ces nouvelles formes d’économie qui tentent de plus en plus de jeunes, peu attirés par le salariat. « Pour une fois, essayons de donner une issue et une perspective heureuses aux jeunes », dit-il. Il y a beaucoup d’ambiguïté dans le mot « ubérisation ».

  • À quoi assistons-nous ? Est-ce l’émergence d’un nouveau modèle économique ? Ou plus simplement une captation de la rente qui s’appuie sur de nouvelles technologies ?

C’est les deux à la fois. Il faut prendre très au sérieux l’émergence des plateformes de commercialisation et leur très grand pouvoir déstabilisateur sur l’économie, dans la société. Elles se sont implantées dans le domaine de la mobilité au sens large, allant d’Uber à Blablacar.

Elles bousculent les marchés de l’hébergement en provoquant des ruptures profondes : la capitalisation boursière d’Airbnb est équivalente à celle du groupe hôtelier Accor, alors que d’un côté, il n’y a qu’une plateforme et de l’autre plus de 40 milliards d’immobilisations. Mais c’est un modèle qui est en train de faire son entrée dans les petits métiers, comme les coiffeurs, les plombiers, les maçons, le petit artisanat. Tout cela d’ailleurs avec l’aide d’Emmanuel Macron.

Celui-ci pousse à passer outre les certifications. Quand certains lui font remarquer que les coiffeurs, par exemple, manient des produits dangereux, il répond qu’ils ne feront pas de teinture. Mais qui va garantir qu’ils ne feront pas de teinture ? Nous sommes dans la négation des apprentissages.

Dans le même temps, ces plateformes, pour un certain nombre d’entre elles, s’insèrent dans des structures rentières. Elles attirent une partie de la rente à elles, en donnant l’illusion d’un meilleur service pour les usagers et d’un revenu supplétif pour ceux qui travaillent pour elles. Uber en est la meilleure illustration.

  • Comment analysez-vous le cas Uber ? Est-ce vraiment un nouveau modèle d’entreprise, selon vous ?

Ce à quoi nous assistons dans le conflit des taxis avec Uber, c’est à une lutte entre deux monopoles. Uber a pu prospérer parce qu’en face il y avait le rôle caché des Taxis G7. Grâce à son influence politique – on se souvient du rôle d’André Rousselet, patron de G7, auprès de François Mitterrand –, ce groupe a réussi à créer un monopole vertical. Il a largement contribué à l’organisation d’une pénurie de licences, et profitant de cette rareté loue fort cher une partie de ces licences aux taxis indépendants. Il a racheté son concurrent, les Taxis bleus, sans qu’on en sache rien pendant des années. Il s’est assuré aussi une présence dans toutes les activités périphériques comme les taximètres. Les taxis ne peuvent pas travailler sans G7. Ce groupe s’est ainsi constitué une rente énorme pendant des années.

Uber a développé une offre concurrente à l’occasion d’un changement technologique. Ces nouvelles technologies changent beaucoup de choses en termes d’organisation. Mais Uber a détourné tout cela. Son but est de capter une partie de la rente de G7 à son profit.

  • Peut-on encore parler d’économie collaborative dans le cas d’Uber ?

L’expression « économie collaborative » est devenu trop ambiguë. Je crois qu’il faut lui préférer l’expression « économie du partage » pour distinguer les activités vraiment collaboratives des autres qui n’en ont que le nom. À la base, celle-ci repose sur des initiatives citoyennes qui privilégient l’usage plutôt que la propriété, qui cherchent à minimiser la consommation, à préserver les ressources. Il y a une mise en commun des objets, des prêts, des échanges. On revalorise l’usage partagé plutôt que la propriété. Les nouvelles technologies favorisent l’émergence de ce type d’échanges.

Ces outils d’aujourd’hui reconstituent une certaine sociabilité. Mais leur utilisation ne définit pas à elle seule une économie du partage. Plusieurs modèles coexistent. J’en vois au moins quatre que je classe selon deux axes : local/global, sans profits/avec profits. On s’aperçoit ainsi que de nouvelles entreprises sont apparues, des entreprises de plateformes. Ce sont des entreprises capitalistes mais d’un type tout à fait nouveau : leur cœur de métier est dans l’application. Les moyens de production sont externes, mais elles encadrent, fixent la nature de l’échange. On paie sur la plateforme, ce qui apporte une certaine sécurité dans la transaction. En contrepartie, celles-ci prélèvent une rémunération.

C’est typiquement le cas de Blablacar ou de La ruche qui dit oui. Ces plateformes répondent à de vrais besoins. Blablacar, par exemple, exploite un marché de niche sur lequel la SNCF, surtout avec sa politique du tout TGV, ne peut pas être compétitive : il lui est impossible d’organiser du transport de point à point. La ruche qui dit oui, de son côté, organise des circuits courts entre producteurs agricoles et consommateurs.

Uber, lui, est encore différent. Il contrôle l’ensemble de la chaîne. C’est lui qui détermine le nombre de chauffeurs affiliés, qu’il a transformés en faux travailleurs indépendants. Il est d’ailleurs dans son intérêt d’en multiplier le nombre pour casser le système, même si ses chauffeurs gagnent de moins en moins. C’est lui aussi qui fixe le prix de la course : il a imposé une baisse de 20 % sans négociation. Les mécanismes qu’il a mis en place lui permettent de travailler hors de toute charge sociale, de toute fiscalité, puisqu’il s’est en plus basé dans des paradis fiscaux. Il est en train de se constituer une super rente, au détriment de tous.

En fait, sous couvert de modernité, Uber a fait un hold-up idéologique sur l’économie collaborative, transformant une disposition citoyenne en source de profits. Il a mis en place une économie de prédation en lieu et place d’une économie de partage. (…)

Martine Orange – Médiapart (Extrait), Source

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