Cachez cette France que je ne saurais voir !

Le paysage audiovisuel est en complet décalage avec la France actuelle. Le CSA constate mais se dit impuissant.

Cachez cette France que je ne saurais voir ! Ouvriers, paysans, citoyens d’origine étrangère, cette France multisociale, multiraciale, exclue du paysage audiovisuel, écrasée par les cols blancs. (…)

À regarder les JT des grandes chaînes, ce n’était pas faux. Ça ne l’est pas moins aujourd’hui. Qu’on en juge : Samuel Étienne et Carole Gaessler, sur France 3 ; Élise Lucet et David Pujadas sur France 2 ; Jean-Pierre Pernaut et Gilles Bouleau sur TF1 ; Victor Robert sur Canal +, Xavier de Moulins sur M6… Mohamed Kaci présentant le « 64’ » de TV5 Monde est une exception. Tout comme Patricia Loison sur France 3 ou Kady Adoum-Douass au JT d’Arte. L’info, sur le petit écran, ressemble à un jardin privé.

(…) …pour les magazines, le divertissement et le talk-show, le constat est le même. Qui présente « Le Grand Journal », « Secrets d’histoire », « C’est à vous », « Télématin », « Les Douze Coups de midi », « On n’est pas couché », « Échappées belles », ou encore « Les Années bonheur » ? Liste non exhaustive. Nagui est lui aussi une exception dans le paysage.

Numéro 23, ou l’imposture au programme

Décision inédite dans la récente histoire de la télévision. En octobre dernier, le CSA décidait d’abroger l’autorisation de diffusion accordée gratuitement en juillet 2012 à la chaîne Numéro 23, dite la chaîne de la « diversité ». C’est que deux ans après son lancement (en décembre 2012), Numéro 23, sous la houlette de Pascal Houzelot, changeait de mains, rachetée par le groupe Next Radio. Montant de la transaction : un peu plus de 88 millions d’euros.

Belle opération de spéculation (frauduleuse, a donc estimé le CSA) pour l’actionnaire principal de la petite chaîne sur la TNT, qui attire moins de 1 % de téléspectateurs. Et pour cause : ses programmes versent très largement dans la rediffusion de films, de séries, dans les émissions de télé-réalité, les magazines spectaculaires… On est loin des promesses engagées, loin de la diversité d’origines culturelles ou sociales. Mais, plus largement, avait-on besoin de créer une chaîne ghetto ? A-t-on besoin de réserves où l’on parquerait les Indiens ?

La décision du CSA prendra effet à partir du 30 juin. (…)

… les missions du CSA, (…) « veiller à ce que la programmation reflète la diversité de la société française ». Reposant sur l’origine perçue comme « blancs », « noirs », « arabes », « asiatiques » et « autres », le baromètre s’appuie sur un visionnage de seize chaînes de la TNT. Sont exclues du périmètre les publicités et les bandes-annonces. Au total, ce sont 1 600 programmes passés à la loupe, et environ 1 100 heures. Un corpus suffisamment large pour être juste.

Le CSA formule un premier constat : il existe « très peu d’évolution dans la représentation des origines à l’antenne par rapport aux années précédentes ». C’est le moins que l’on puisse dire. En novembre 2008, Rachid Arhab, alors au CSA, présentait une première étude sur la diversité. Le taux de personnes perçues comme « non blanches » était déjà de 14 % ! Bienvenue sur un petit écran confit. (…)

Si l’on observe en détail le baromètre, la situation est plus édifiante encore, au-delà de l’info : en fiction, « moins le rôle est important, plus il est susceptible d’être occupé par un personnage perçu comme “non blanc” ». En effet, on compte seulement 9 % de héros chez les personnes « non blanches ». Et la proportion de « non-Blancs » exerçant des activités marginales ou illégales est quatre fois supérieure à celle de la population perçue comme « blanche ». En revanche, ce sont toujours les Blancs qui tiennent les beaux rôles. En somme, si vous n’êtes pas blanc, il y a de fortes chances que vous apparaissiez comme un voyou, un voleur ou un assassin ! (…)

Ce que les gens veulent voir

Pour les ouvriers, on est aussi très loin de la réalité : 2 % dans la représentation télévisuelle. Les chiffres sont sensiblement les mêmes pour le monde agricole. Un monde absent à l’écran, qui n’existe pas, ignoré ou méprisé (ce qui revient au même). Tel est notre paysage audiovisuel. Un monde lissé, rassuré, où dominent les cols blancs. Ici un chef d’entreprise, un avocat, un médecin, là un magistrat. Foin de classes populaires, disqualifiées d’office. (…)

Tout aussi préoccupant : on compte huit millions de pauvres en France. Où les voit-on à la télévision ? Et comment ? « On les voit toujours à la charge de l’État, avachis et obèses, reprend Mémona Hintermann-Afféjee. Il faudrait un Zola pour les montrer de façon digne. Quant aux handicapés, c’est un scandale. Il y aurait six millions de personnes handicapées. Dans les programmes, elles ne représentent que 0,4 % ! » (…)

Discrimination positive

Forcément, la question des contraintes, voire des quotas, se pose. Embarrassante question, sur fond de statistiques ethniques, interdites. « Je ne voudrais pas que l’on me dise que je suis là parce que je suis noire, juge Kady Adoum-Douass, mais parce que je suis une bonne journaliste, et je veux pouvoir faire mon métier sans que l’on me dise qu’untel aurait volontiers postulé à mon poste mais que l’on a choisi un profil bien particulier. (…)

D’une façon générale, l’idée des quotas passe mal. (…)

Mais puisque rien n’avance, renchérit Mémona Hintermann-Afféjee, « puisqu’on doit tout le temps tendre la main, et que c’est épuisant, il faudrait que le Parlement ajoute un article dans la loi sur l’audiovisuel de 1986, et qu’il écrive non pas que “le CSA veille à une juste représentation de la société française” mais qu’il “fixe les règles”. (…) Pour Michel Wierviorka, nul besoin de passer par la loi. Il existe déjà un arsenal législatif qui permet d’agir (…)

Jean-Claude Renard – Politis (Extrait) – Source