Moyen-Orient : quelles sont les véritables intentions des Russes ?

En intervenant en Syrie et en provoquant la Turquie par des violations de son espace aérien, la Russie essaie de mettre la main sur la région, selon ce journal turc.

Les derniers événements qui se déroulent dans la région frontalière entre la Turquie et la Syrie placent Ankara dans une situation difficile. La diplomatie turque devra faire preuve de sang-froid. Les développements les plus dangereux pour la Turquie sont certainement les dernières violations de l’espace aérien turc par des avions russes.

En effet, alors que l’incident qui a conduit à ce qu’un avion militaire russe soit abattu par les Turcs le 24 novembre 2015 a déjà provoqué une grave crise, le 29 janvier dernier, l’aviation russe a de nouveau, malgré des mises en garde, violé l’espace aérien turc. La Turquie a fait en sorte que la situation ne dégénère pas et n’a pas répliqué. Dans le cas contraire, la situation aurait pu prendre un tour plus incertain.

Ces violations amènent à s’interroger sur les intentions de Moscou dans la région. Il semblerait que la Russie soit décidée à utiliser l’espace aérien de cette zone frontalière pour poursuivre ses objectifs sans tenir compte des règles d’engagement qui pourraient amener la Turquie à répliquer. Les Russes évaluent-ils de façon erronée, dans ce contexte, les risques qu’ils encourent ?

Les conséquences de ce genre d’erreur pourraient en effet se révéler assez graves et mener par exemple à une confrontation directe entre l’Otan et la Russie. Il est devenu évident que la Russie, depuis qu’elle s’est impliquée militairement en Syrie, à partir de septembre 2015, n’a eu de cesse que de barrer la route à la Turquie dans la région. Poutine a basé sa stratégie de renforcement de l’influence russe en Syrie et dans la région sur l’idée qu’il fallait y réduire le champ d’action de la Turquie.

D’ailleurs, la Russie a de facto fermé l’espace aérien du nord de la Syrie aux avions militaires turcs. L’aviation turque ne peut donc plus être active dans cette région. Dans ce contexte, les attaques menées par la Russie contre les opposants turkmènes dans le nord de la Syrie sont une autre source d’inquiétude pour Ankara. Bombardés par les avions russes, les Turkmènes sont mis en difficulté dans leurs combats contre les forces syriennes pro-gouvernementales et les civils fuient désormais cette zone pour se rendre en Turquie.

Par ailleurs, les Kurdes syriens renforcent leurs positions dans la région et bénéficient aujourd’hui de l’aide de la Russie après avoir reçu celle des Etats-Unis. La Turquie a dans ce contexte déclaré qu’elle considérait que la progression des forces kurdes vers l’ouest, au-delà de l’Euphrate, était pour elle la ligne rouge à ne pas franchir.

Néanmoins, il est difficile à ce stade de savoir si ces déclarations freineront les forces kurdes syriennes et ce que sera la réaction de la Turquie si l’on ne tient pas compte de ses mises en garde. S’ajoutent à ce tableau complexe les menaces que fait peser l’Etat islamique sur la sécurité interne et externe de la Turquie. La situation à la frontière avec la Syrie n’a donc jamais été aussi inquiétante pour Ankara.

Sami Kohen – Milliyet, Istanbul. Lu dans : Courrier International – Source