Quand le cannabis relance l’économie.

Alors que plusieurs États comme le Colorado ont connu un boom économique sans précédent grâce à la légalisation, les enjeux financiers commencent à prendre le pas sur les interrogations quant à la santé publique.

Le Colorado ne saurait plus quoi faire de son argent. Rien à voir avec le gaz de schiste ou le maïs transgénique. Cet Etat rural du Midwest américain de 5 millions d’habitants doit sa bonne fortune au taux de rendement d’une matière première sulfureuse : la marijuana. Depuis le 1er janvier 2014 et sa légalisation à des fins récréatives, le tourisme de la fumette surclasse la station de ski huppée d’Aspen : 71,3 millions de visiteurs ont dépensé 18,6 milliards de dollars dans ce secteur, d’après la chambre du commerce du cannabis.

L’or vert irrigue les caisses de l’État, 125 millions en 2015, et crée des milliers d’emplois. Les États de Washington, d’Arizona, d’Alaska, l’Oregon et Washington DC lui ont emboîté le pas. Leur argument ? L’argent de la drogue est plus utile dans leurs poches que dans celles de la Mafia.

Un marché qui pourrait atteindre entre 8 et 10 milliards en 2018

En tout, seize États, qui ont déjà décriminalisé ou autorisé la marijuana à usage médical, pourraient la légaliser dans l’année. Les taxes du Colorado ne sont rien face aux potentialités d’un marché qui pourrait atteindre entre 8 et 10 milliards en 2018. Les aspirants “cannabusinessmen” suivent les cours de la Marijuana Business Academy ou du Cannabis Career Institute. Et comme la capitale politique s’y est mise, les lobbyistes promeuvent leur business model dans les couloirs du Sénat à coups de petits pochons de weed.

Ce revirement à 180 degrés d’un pays qui a longtemps appliqué la doctrine de guerre à la drogue, imposée par Nixon dans les années 1970, a inspiré le nouveau Premier ministre canadien. Porté par les sondages, le libéral Justin Trudeau, qui avoue sans complexe avoir déjà fumé, a promis de légaliser et d’encadrer le commerce de la marijuana, autorisée dans son pays depuis 1999 pour usage médical.

La filière du chanvre emploie déjà plus de 100 000 personnes dans la province de Colombie-Britannique

Les banques canadiennes voient d’un très bon œil le retour dans leurs caisses des importants flux financiers du marché noir. Elles se sont d’ailleurs empressées d’évaluer et de rendre publics les gains pour la collectivité d’une telle légalisation. Et ils sont colossaux. Selon la banque CIBC, elle pourrait générer entre 3 et 10 milliards de revenus chaque année si l’État régule les circuits commerciaux – sans compter les revenus du tourisme.

On estime que la filière du chanvre emploie déjà plus de 100 000 personnes dans la province de Colombie-Britannique. Ce nouvel axe libéral nord-américain peut-il infléchir la ligne prohibitionniste française à l’heure où chaque haut fonctionnaire de Bercy racle les fonds de tiroirs ?

La question n’est pas traitée dans une logique économique, fiscale ou de santé publique, mais idéologique.

Rapporté à la France, le scénario du Colorado a de quoi faire rêver. Les recettes fiscales d’une légalisation du cannabis rapporteraient, selon les estimations des économistes, environ 1,4 à 1,8 milliard d’euros à l’État. Mais si on table sur la fourchette haute des calculs canadiens (calquée sur le scénario du Colorado), elle pourrait rapporter bien plus encore par rapport aux potentialités du marché français – le double du Canada. De quoi donner le vertige aux hauts fonctionnaires.

Même s’il ne s’est jamais exprimé sur la question, on dit que le ministre de l’Économie et des Finances pourrait être attentif aux arguments des tenants de la libéralisation du marché du cannabis. “Emmanuel Macron ne peut pas y être insensible, estime l’économiste Pierre-Yves Geoffard. Malheureusement, la nature des arguments utilisés pour justifier la politique répressive française est assez consternante : la question n’est pas traitée dans une logique économique, fiscale ou de santé publique, mais idéologique.”

Coût social de la consommation

“Libéraliser le cannabis ne créera pas cinq points de croissance et ne diminuera pas le chômage, c’est une question de santé publique avant d’être une question économique”, tempère l’économiste Christian Ben Lakhdar. “L’objectif de la régulation du marché n’est pas seulement de faire gagner de l’argent à l’État, mais de lutter contre les comportements addictifs, les abus des trafics, et de permettre de réguler la consommation”, confirme Thierry Pech, le directeur général du think tank Terra Nova qui avait pondu un rapport pour la légalisation en 2014.

Ce dernier mettait l’accent sur le coût social de la consommation, dont “l’expansion depuis 1990 s’apparente à une épidémie”, estime Ben Lakhdar. Le chercheur évalue ce coût à un milliard d’euros pour un pays qui conjugue cadre répressif et forte consommation des jeunes – la France est dans le top 3 européen avec l’Espagne et la République tchèque. “Légaliser et augmenter le prix pourra la faire baisser et coûterait moins en termes sanitaires”, estime Ben Lakhdar. Avant d’ajouter : “L’exemple ultra-dynamique du Colorado m’inquiète du point de vue de la santé publique.”

L’Uruguay n’est pas motivé par l’argent, mais par le fait de tuer le marché illégal

Un autre scénario a ses faveurs : celui de l’Uruguay et de son monopole d’État qui interdit publicité et produits dérivés dont la vente explose au Colorado. “L’Uruguay n’est pas motivé par l’argent, mais par le fait de tuer le marché illégal, son système de production et de distribution passe par les pharmacies”, confirme le sociologue David Weinberger, missionné dans l’étude Cannalex pour évaluer les différentes expérimentations étrangères. On dit que la ligne française pourrait évoluer après 2017 vers la dépénalisation. Et la légalisation ? On en est loin, même si depuis quelques années les rapports internationaux vont dans ce sens.

C’est le cas de la Global Commission on Drug Policy, puissant consortium de personnalités politiques et économiques. Après avoir acté l’échec des politiques répressives contre la drogue, sa ligne “encourage les expériences de marchés légaux et régulés de drogue aujourd’hui illégaux, notamment celui du cannabis”. Ses recommandations seront portées par le bloc américain (Mexique, Colombie, Brésil) en avril à la session extraordinaire de l’assemblée générale des Nations unies par l’ancien président du Brésil, Fernando Henrique Cardoso, face au bloc autoritaire (Afrique, Russie, Asie) et à l’approche médiane des Européens.

Le Canada

Comment imaginer que ces orientations, discutées même à Davos, ne vont pas influencer l’Europe ? La présidente de la Mission interministérielle de la lutte contre les drogues et les conduites addictives, Danièle Jourdain Menninger, le reconnaît : “Si le Canada légalise, pour ce pays, il n’y aura pas de retour en arrière. Quant à nous, l’enjeu financier et l’idéologie libérale qui se sont imposés dans les domaines du tabac et de l’alcool peuvent pousser dans ce sens. J’espère qu’on résistera, mais je ne sais pas comment on va faire.”

Anne Laffeter – Les Inrocks – Source