Croire ?

Amorcé il y a plusieurs décennies, le processus de sécularisation prend de l’ampleur au sein de la société française, à la faveur de l’évolution des mentalités. Une part croissante d’individus, bientôt majoritaire, se définit comme « sans religion », en particulier parmi les jeunes. Mais ils ne forment pas pour autant un groupe homogène.

« Sécularisation » : c’est le mot-clé par lequel les spécialistes désignent un des bouleversements les plus marquants de la société française. En 1966, 89% des Français déclaraient appartenir à une religion et 10% s’affirmaient « sans religion » (1). En 2015, 37% seulement s’affirment « religieux », contre 34% qui se disent « non religieux » et 29% « athées convaincus »(2). Les « sans-religion » sont majoritaires parmi les 18-34 ans et pourraient même le devenir dans l’ensemble de la population d’ici vingt à trente ans (3). La France fait ainsi partie du groupe des quatre pays les moins religieux au monde, derrière la Chine, le Japon et la République tchèque…Croire

Qui plus est, les spécialistes (…) affirment que les « sans-religion » préfèrent le « bricolage », la « randonnée » et le « hors-piste », qu’ils croient « à la carte » plutôt qu’ « au menu », que ce sont des « héritiers sans testament ». (…)

Le catholicisme — auquel, il est vrai, une majorité relative de Français déclare appartenir— peut-il se prétendre l’ « autoroute », le « menu » et la « maison »? Les étiquettes traditionnelles (religieux/sans religion, croyant/incroyant…) conservent-elles leur pertinence?

Il arrive que des détours apparents se révèlent des raccourcis. Ainsi le passage par le judaïsme et l’islam aide-t-il à comprendre le sort du christianisme. Certes, aucune religion —sauf peut-être le bouddhisme — n’échappe à la sécularisation, et les rabbins comme les imams se plaignent volontiers des ravages de celle-ci. Mais, quand la plupart des chrétiens sécularisés abandonnent leur confession, la quasi-totalité des juifs et des musulmans continuent, eux, à s’en réclamer. Pourquoi? Avantage des religions minoritaires, dira-t-on.

Et pourtant « les Eglises protestantes sont touchées par les mêmes phénomènes de défiance et de désaffection que l’Eglise catholique, observe le sociologue Jean-Paul Willaime, spécialiste des religions et de la laïcité. (…)

Minoritaire lui aussi, le judaïsme présente toutefois un caractère plus identitaire. Pour Martine Cohen, du Groupe sociétés, religions, laïcités (CNRS): « si se dire chrétien c’est affirmer une croyance, se dire juif c’est s’inscrire dans une identité religieuse à dimension collective et historique ». La sociologue ne conteste pas que le judaïsme connaisse également « une sécularisation, par abandon ou sélection des pratiques, mais la plupart des juifs très sécularisés se sentent aussi très juifs ». De surcroît, elle enregistre une « forte poussée orthodoxe au niveau des synagogues, des écoles et des commerces kasher; expression d’une recherche identitaire à travers le respect plus strict des règles religieuses ». A l’inverse, elle relève « le développement du judaïsme libéral et laïque, notamment dans les classes moyennes et parmi les intellectuels. Mais, conclut-elle, des juifs qui ne se déclarent plus juifs, je n’en connais quasiment pas ».(…)

Comme en écho, Jocelyne Cesari, chercheuse au CNRS et auteure, notamment, de L’Islam à l’épreuve de l’Occident (5), réfléchit à haute voix : « Des musulmans qui renient l’islam ? Non, ce serait renier leur histoire, leur identité. Athées? Encore moins. Tout est question de critères : on naît musulman et on le reste, même si l’on mange du porc et que l’on ne respecte pas les cinq piliers (6). » Ciment national par opposition à l’Occident dans les pays du Sud, l’islam minoritaire constitue, en Europe, « un marqueur identitaire individuel ». Le mot « musulman » demeure « polysémique. Le rabot de la République a réduit le catholicisme à sa seule dimension de confession. Malgré les efforts du gouvernement français pour l’organiser, l’islam, lui, ne sera jamais un simple culte ».

Sous-estimé par les enquêtes sociologiques (7), l’islam —avec en France, entre quatre et cinq millions de croyants, selon les estimations, dont la moitié de nationalité française— résiste, beaucoup mieux que le catholicisme, à la contestation des institutions. Et pour cause, explique Jocelyne Cesari : « La mosquée n’en est pas une : les clercs ne sont pas autorisés à dire la parole légitime. L’islam, surtout en Europe, est souple. Chacun le vit comme il l’entend. »

Plus ouverts en matière de sexualité, plus réservés sur la peine de mort, plus intransigeants en matière de laïcité »

Certains musulmans, jeunes notamment, aspirent à plus d’observance, d’autres à une définition plus culturelle, tandis que certains s’éloignent. Mais, «si des éléments de la tradition disparaissent, d’autres demeurent : identitaire, la circoncision reste pratiquée à 99,9%».

Le judaïsme, lui aussi, ne connaît ni pape, ni cardinaux, ni évêques. Et le rabbin n’a rien d’un curé. (…) Lorsque Rachid Toub, jeune intellectuel marocain qui fréquente assidûment la mosquée, définit les « atouts de l’islam », il pense d’abord au « lien direct avec Dieu via le Livre (le premier verset révélé dit : « Ikra! », c’est-à-dire : « Lis ! »)»; ensuite à « la simplicité de son message (« Allah est un et Mahomet est son prophète ‘) » ; enfin à « la fraternité et la solidarité perdues depuis longtemps chez les chrétiens ». Voilà pourquoi, face aux humiliations et aux discriminations qu’ils subissent, « nombre de jeunes Arabes reconstruisent leur identité au sein de leur religion. Refusant d’être des « beurs », ils deviennent des musulmans. C’est une démarche individuelle, profondément religieuse, mais qui empêche aussi bien des jeunes de finir —ou de rester— ratés ou voyous ».

Minoritaires, identitaires, peu institutionnelles : ces trois dimensions des religions juive et musulmane, grâce auxquelles celles-ci parviennent à conserver leurs ouailles, définissent, en creux, ce qui a poussé bien des chrétiens hors de leur Eglise (8). Elles esquissent ainsi un premier portrait des « sans-religion », que corroborent les quelques données des enquêtes sociologiques.

Car « sans-religion » n’est pas, tant s’en faut, synonyme d’« athée ». Selon une enquête menée en 1999, 29% des «sans-religion» se déclarent « athées convaincus » mais 23 % croient en Dieu, 26 % à « une sorte d’esprit ou de force vitale », 26% à la vie après la mort, 12% au paradis, 7% à l’enfer, 15% au péché, 23 % à la réincarnation (9). Des cérémonies religieuses leur semblent importantes pour la naissance (33 %), le mariage (39%) et le décès (46%). (…) Par ailleurs, à des degrés divers selon leur niveau de croyance, les « sans-religion » s’affirment plus ouverts en matière de sexualité, plus réservés à l’égard de la peine de mort, plus intransigeants en matière de laïcité, plus confiants dans la science. Ils se positionnent enfin nettement plus à gauche que les catholiques (10). (…)

Comment penser le mouvement à partir du stable?

Ce défi, les sociologues peinent à le relever. « Qui s’intéresse aux religions? Ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Mais les uns comme les autres n’ont que faire des « sans-religion ».» Pour comprendre ces derniers, il faudrait, poursuit Michel, tenir pour «pleinement légitime» une construction « autonome » de sens. « Nous vivons une période extraordinaire, où chacun a la liberté de reconstruire, de se reconstruire. Une telle nouveauté explique que les mentalités, comme souvent, retardent sur les réalités. Et que la société soit en avance sur les sociologues. »

(…) Les spécialistes s’y perdent, faute d’avoir tiré toutes les leçons de l’« individualisation » et de la « désinstitutionnalisation » de la croyance. « Dans le « supermarché du croire », chacun cherche un peu partout réponse à sa demande de sens : catholicisme ouvert, judaïsme orthodoxe, Vishnou… On essaye le « produit », on l’adopte et, quand on n’en est plus content, on le jette. Et ceux qu’on appelle les « sans-religion » s’interrogent comme tout le monde sur le « d’où viens-je? où suis-je? où vais-je ? »». Paraphrasant Pierre Bourdieu, Michel affirme : « Du capital symbolique, il y en a toujours, mais personne —et surtout pas I ‘Eglise— ne peut plus prétendre en monopoliser la gestion. »

Pareil bouleversement dépasse, et de loin, le seul domaine religieux. (…) Difficile ne pas mettre en parallèle déclin des grandes Eglises, rejet des partis politiques traditionnels, banalisation du divorce, modification du statut de l’homosexualité et, par conséquent, multiplication des « modèles » de famille. « Il y a quarante ans, un lycéen aux parents divorcés était en général seul de son genre dans sa classe, alors qu’actuellement, à Paris, la majorité des élèves vit dans une famille recomposée. » A l’ordre du jour figure la « réinvention d’un édifice modèle de définition identitaire. L’éloignement par rapport à la norme est devenu explosion des références identitaires ».

« A force de s’intéresser au reflux, on ne voit pas la mer qui monte. » Une réflexion, non dénuée de poésie, qui pourrait s’appliquer aux « sans-religion »…


Dominique Vidal Journaliste et historien. Dirige avec Bertrand Badie l’annuel L’Etat du monde, La Découverte, Paris. Extraits lu dans « Manière de voir » N°145 – Fev./Mars 2016


 

  1. Guy Michelet, « L’essor des croyances parallèles », Futuribles, Paris, n° 260, janvier 2001.
  2. Sondage Win-Gallup International auprès de 1671 personnes, cité par Le Monde, 7 mai 2015.
  3. Cf La note d’analyse de l’Institut CSA, « Le catholicisme en France », Puteaux, mars 2013.
  4. Lire Florence Beaugé, « Vers une religiosité sans Dieu » Le Monde diplomatique, septembre 1997.
  5. La Découverte, Paris, 2004.
  6. La profession de foi, les cinq prières quotidiennes, le jeûne le mois de ramadan, l’aumône (zakat) et le pèlerinage à La Mecque.
  7. Le taux de non-réponses des musulmans est particulièrement important.
  8. Lire « l’Eglise à rebrousse-poil », Le Monde diplomatique, septembre 2001.
  9. Yves Lambert, «Religion : développement du hors-piste et de la randonnée», in Pierre Bréchon (sous la dis. de), Les Valeurs des Français. Evolutions de 1980 à 2000, Armand Colin, Paris, 2000.
  10. Pierre Bréchon, cit.
  11. L’Harmattan, Paris, 1997.
  12. Yves Lambert, qui avait intégré le Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (rebaptisé en 2006 Groupe sociétés, religions, laïcités) à sa création, en 1995, est décédé en 2006.
  13. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1993.
  14. Respectivement Albin Michel, Paris, 1994, et L’Harmattan, Paris, 1999.