Patrick Boucheron : L’intellectuel retrouvé

Nouvel élu au Collège de France, l’historien médiéviste Patrick Boucheron y a prononcé une brillante leçon inaugurale, réaffirmant un engagement érudit et le rôle\ de l’intellectuel spécifique dans notre époque tentée par la réaction autoritaire.

On s’attendait à une leçon inaugurale sur l’histoire médiévale. Le biologiste Alain Prochiantz, administrateur du Collège de France, devant un amphithéâtre Marguerite de Navarre bondé, venait de présenter Patrick Boucheron en citant ses recherches sur l’Italie de la fin du Moyen Âge. Mais, arrivé au pupitre, ce spécialiste des villes transalpines au XIIIe siècle commence par ces mots : « Il y a un mois, je suis retourné place de la République. Comme tant d’autres. Avec tant d’autres. Incrédules et tristes. […] Depuis janvier 2015, comme une houle battant la falaise, le temps passait sur le socle de pierre blanche qui fait un piédestal à la statue de Marianne. […] Et l’on se disait : c’est cela un monument qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile ; ce n’est que cela une ville, cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars. C’est tout cela l’histoire, pourvu qu’elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements. » Et de citer le titre de la leçon inaugurale de Jules Michelet dans le même lieu, le 23 avril 1838 : « Paris représente le monde »

Indiscipline

Avec ces allers-retours entre passé et période contemporaine, dans son style hautement soigné (sans jamais s’abîmer dans le précieux), entre tournures de phrases un brin classiques et grande modernité des termes et du propos, le médiéviste s’interroge sur « ce que peut l’histoire » – au présent.

L’intitulé de sa leçon, inaugurant son enseignement dans cette institution unique, sommet de la hiérarchie académique hexagonale, situe sa conception de la discipline, inséparablement liée aux lieux où vivent les hommes. Et tout d’abord aux villes, synonymes de vie collective et, pour une grande part, de liberté. Mais, comme le veut le principe des enseignements au Collège de France, le nouveau professeur vient occuper une chaire spécifiquement créée à son intention : « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècles) ».

C’est l’historien Roger Chartier qui, dès la fin 2012, suggère le nom de Patrick Boucheron et l’idée d’un tel enseignement. Dans sa présentation, il choisit de placer l’œuvre du nouvel élu de 50 ans sous l’égide de trois mots. Tout d’abord « la ville », qui, de Milan à Sienne, entre architecture et politique, de la cité à la Cité, occupe une part prépondérante dans son œuvre. Ensuite, plus inattendue ici, « l’indiscipline », pour qualifier non sans paradoxe le travail de « ce grand défenseur de sa discipline », l’histoire, mais dont l’écriture, « vibrante, érudite, énergique, vivante, ne refuse pas les anachronismes délibérés ou les références contemporaines pour mieux faire comprendre la distance et l’étrangeté du passé ».

Enfin, « sans doute le mot le plus important », selon Chartier, la « république » : Patrick Boucheron « s’est fait l’historien de la chose publique, de la respublica, dans une Italie médiévale et renaissante hantée par la peur de la tyrannie – celle des seigneurs destructeurs des libertés communales –, hantée par l’obsession des malheurs et des pertes. » Et Chartier de préciser : « Notre temps est traversé par d’autres peurs qui risquent de faire perdre pied à notre République. C’est comme citoyen et comme historien que Patrick Boucheron, dans ses derniers livres (1), voudrait aider à la conjuration de nos effrois et nous invite à une vigilance lucide. »

Sauver le temps

On pourrait ajouter à ces trois substantifs le « risque », qui, certes, va de pair ici avec l’indiscipline. Prendre dates. Paris, 6 janvier-14 janvier 2015 est une œuvre pour le moins inhabituelle de la part d’un éminent médiéviste, habitué aux enluminures et aux gloses en latin des moines copistes. Écrit à quatre mains avec un romancier, Mathieu Riboulet, ce court mais dense récit analyse les émotions qui ont traversé, ou plutôt lacéré Paris, à partir du massacre à Charlie Hebdo jusqu’à la parution du numéro « des survivants » la semaine suivante. Mais aussi les « manifestations monstres des samedi 10 et dimanche 11 janvier [qui] étaient comme la marche funèbre que la nation reconnaissante accordait aux années 68 ».

Une illustration de cette « vigilance lucide », doublée chez lui de cette volonté d’aider à « la conjuration de nos effrois », évoquée par Roger Chartier dans un clin d’œil appuyé à l’un des plus beaux livres de Patrick Boucheron : Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images. Avec des accents on ne peut plus contemporains, l’historien y analyse en effet la signification des fresques d’Ambrogio Lorenzetti dites de l’« Allégorie du bon gouvernement », peintes dans la Sala della Pace (la Salle de la Paix) de l’Hôtel de ville de Sienne en 1338-1339. Véritable « programme politique », exposé dans ce Palazzo civico « non pour exalter la sagesse du pouvoir » des Neufs, ces représentants du peuple élus selon une procédure complexe, et pour deux mois seulement, afin d’éviter la constitution de toute caste oligarchique, il s’agit d’abord de faire œuvre de propagande visuelle en mettant sous les yeux de tous, et en premier lieu du popolo siénois, « les effets de l’idéal du bien commun » inscrit dans le projet de la république communale. De riches peintures, œuvre d’un des plus grands artistes de l’époque, qui sont d’abord l’illustration de l’adage médiéval « L’air de la ville rend libre », faisant de l’urbanité le « laboratoire de la modernité politique européenne ». Entre force de l’image et « foyer d’inventivité d’expériences politiques », c’est une tentative démocratique qui se représente, s’expose et se met en scène. Ce que Patrick Boucheron rappelle dans sa leçon inaugurale en soulignant, avec Michel Foucault, que « tout pouvoir est d’abord pouvoir de mise en récit ».

La démarche suivie par l’auteur dans ce maître ouvrage traduit bien sa conception d’une histoire vivante. Tout d’abord, celle d’une observation posée des archives, documents et autres images. Aussi bien devant les événements tragiques de l’année 2015 que pour l’évolution des cités médiévales transalpines, « nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience. […] Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent. »

Patrick Boucheron se place ainsi en héritier de la pensée critique des années 1970, qui, comme il nous l’a confié, « demeure aujourd’hui indépassable, insurmontable », bannissant là les travers des intellectuels médiatiques, trop diserts sur tout et n’importe quoi. Face aux sollicitations tous azimuts de commentaires à chaud qui pourraient advenir, il prévient : « Je ne vais pas devenir chroniqueur, je ne peux que proposer une diversion, un pas de côté, sans louvoyer, c’est-à-dire une vraie “prise de position” au sens de Georges Didi-Hubermann. Ce qui suppose un peu de temps, du calme, et surtout de choisir son arène. Même si, quand cela est nécessaire, il faut sortir et aller affronter les méchants ! »*

Intellectuel spécifique

Patrick Boucheron rappelle ainsi dans sa leçon inaugurale comment Michel Foucault – qu’il cite souvent, avec Pierre Bourdieu et Walter Benjamin – partit à Tunis en 1967 pour fuir le bruit médiatique ayant suivi la publication de son ouvrage Les Mots et les Choses. « Installé à Sidi Bou Saïd, face à la mer, il lisait là-bas de plus en plus de livres d’histoire. C’est alors qu’il déclara : “L’histoire, c’est tout de même prodigieusement amusant ; on est moins solitaire et tout aussi libre !” »

La référence à Foucault traduit aussi la volonté de Boucheron de faire sienne la conception de celui-ci du rôle de l’intellectuel dans la Cité : celui d’un intellectuel spécifique, qui choisit (outre « l’arène » où il descend) et limite ses interventions aux questions en rapport avec ses propres compétences. Évoquant la mort de -Fernand Braudel, survenue il y a trente ans, Patrick Boucheron se souvient : « Nous avons vécu confortablement le temps de la décolonisation de l’empire braudélien des sciences humaines ; il est temps aujourd’hui de réorienter [celles-ci] vers la Cité, en abandonnant d’un cœur léger la langue morte dans laquelle elles s’empâtent. C’est à une réorientation scientifique de la discipline que nous devons travailler. »

Au-delà du cadre occidental

Un vœu qui était déjà celui de Patrick -Boucheron cette année-là, au mitan de la morne décennie 1980, lorsqu’il assistait, tout juste reçu premier à l’École normale supérieure de Fontenay/Saint-Cloud et préparant l’agrégation d’histoire (où il sera premier également), aux cours de Georges Duby au Collège de France. « Ma génération n’a rien vécu de grand », déplore-t-il trente ans plus tard dans ce même lieu, en se remémorant l’émotion de son maître annonçant la mort de Braudel.

D’où la volonté du nouveau locataire de la rue des Écoles d’envisager la discipline historique au cœur de son temps et de ses enjeux, mais aussi ouvrant ses horizons en dépassant le seul cadre occidental dans lequel elle s’est trop longtemps complue et enfermée, comme il le fit dans son Histoire du monde au XVe siècle (Fayard, 2009).

Lors des traditionnelles visites à chacun des professeurs du Collège de France avant son élection, pour présenter son travail, Patrick Boucheron raconte avoir trouvé davantage d’alliés, « au départ inattendus », chez les professeurs en sciences expérimentales ou théoriques que chez les philosophes et autres -« littéraires ». C’est que, pour les premiers, sortir de leur laboratoire pour le Collège signifie d’abord venir se mettre devant la société, dans un véritable engagement face aux problèmes d’éthique et de responsabilité, quand, pour les seconds, le Collège de France est davantage un lieu de repli, confortable et protégé. Un repli que leurs disciplines ont aussi adopté depuis les années 1980 et 1990, « éloignées des enjeux citoyens ».

Pour Patrick Boucheron, concluant sa leçon inaugurale, « il faut au contraire, sans se lasser et sans faiblir, démentir tous ceux qui attendent des historiens qu’ils les rassurent sur leurs certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités. […] Avec Walter Benjamin, il s’agit de “se mettre à corps perdu en travers de la catastrophe, lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaines ruptures” ». Et d’appeler, en une sorte de programme : _« Il y a certainement quelque chose à tenter ! Comment se résoudre à une histoire où rien ne peut survenir, sinon la menace de la continuation ? Ce qui surviendra, nul ne le sait. Mais chacun comprend qu’il faudra être calme, divers et exagérément libre… »* La liberté d’un intellectuel engagé. Ou d’un intellectuel retrouvé.


Olivier Doubre – Politis – Source


(1) L’Exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion (avec Corey Robin), débat présenté par Renaud Payre, Presses universitaires de Lyon, 84 p., 10 euros. Prendre dates. Paris, 6 janvier – 14 janvier 2015 (avec Mathieu Riboulet), Verdier, 144 p., 4,50 euros. On lira aussi son magnifique et illustré Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, Seuil, 2013, cf. Politis n° 1278, du 21 novembre 2013.