Espace Schengen : la fin du rêve ?

Les ministres européens de l’Intérieur se sont rencontrés le 25 janvier à Amsterdam, ils ont évoqués la crise des migrants, le terrorisme, et aussi [et surtout] de l’épineuse question des contrôles aux frontières au sein de l’espace Schengen.

Nombreux sont ceux qui commencent à écrire la nécrologie de cette zone de libre circulation des personnes. Pourtant, le coût économique et politique de sa fermeture pourrait s’avérer dramatique

(…) En 1985, les ministres de cinq gouvernements se sont réunis à Schengen pour lancer une expérience audacieuse : les camions et les bus ayant une pastille verte collée sur leur pare-brise pourraient dorénavant se rendre dans cinq pays – l’Allemagne, le Luxembourg, la Belgique, la France et les Pays-Bas – sans avoir à montrer leur passeport. La zone de libre circulation a véritablement vu le jour en 1995, et elle n’a cessé de s’agrandir depuis. Parallèlement, Schengen a acquis une renommée inattendue en tant que berceau d’un système qui englobe aujourd’hui vingt-six pays, de l’Islande à la Grèce. C’est l’Europe de Schengen.

Un musée dédié aux libertés de Schengen

Une structure métallique couverte de rouille [a été construite] pour commémorer la signature du premier accord. C’est là que les visiteurs accrochent cadenas et autres souvenirs en hommage à la libre circulation, aux trajets moins longs pour aller travailler de l’autre côté de la frontière, aux week-ends passés à l’étranger et à leurs orgies d’achat, et aux vacances à la mer ou au ski non gâchées par des ennuis de passeport.

[Mais, raconter] l’histoire de l’une des étapes clés de l’intégration européenne, [serait  travestir] les réalités actuelles, (…). [Constatons que l’Europe ne fonctionne pas. Aujourd’hui, tout cela est menacé.] On fait marche arrière. Il y a beaucoup d’appels à la fermeture des frontières. Tout va mal.

(…) …. les notables du village ont construit un petit musée dédié aux libertés de Schengen. Bâti lui aussi dans un esprit idéaliste et vertueux, ce musée paraît aujourd’hui incongru, empreint d’une bonne dose de mélancolie. “Supprimer les frontières internes de l’Union européenne, c’est reconnaître que tous les citoyens des Etats concernés appartiennent à un même espace et partagent une même identité”, a-t-on inscrit au pochoir sur le mur du musée.

En ces temps de regain du nationalisme européen, de clôtures de barbelés hérissées de lames de rasoir, de réapparition des contrôles aux frontières, d’immigration de masse, de terreur, de peur et d’insécurité inspirées par la situation locale, le pochoir semble étrangement démodé.

Face à l’afflux sans précédent de réfugiés, l’Allemagne a rétabli des contrôles aux frontières en septembre, et la France en a fait autant après les attentats du 13 novembre dernier. Dans toute l’Europe, les partisans de sociétés fermées gagnent du terrain au détriment des défenseurs de régimes progressistes et ouverts.

En un sens, le musée de Schengen est tout à fait légitime, avec son exposition consacrée à une curiosité historique éphémère, à un système provisoire qui s’est écroulé sous la pression du populisme interne et de tensions externes.

L’absence de volonté politique des dirigeants nationaux

L’ex-président français Nicolas Sarkozy, qui espère revenir à l’Élysée en 2017, a déclaré : “Schengen est mort.” Mark Rutte, le Premier ministre néerlandais, a comparé la situation actuelle au déclin et à la chute de l’empire romain : “Quand les frontières externes ne sont pas bien protégées, les grands empires s’effondrent.” Ce genre de commentaires sont jugés futiles et irresponsables par les autorités de Bruxelles, qui reprochent aux dirigeants issus de partis traditionnels de s’approprier le langage incendiaire de francs-tireurs d’extrême droite en vue de renforcer leurs bases électorales chancelantes.

(…) Pourtant, les responsables de l’UE ont la nette impression que les dirigeants européens n’ont pas la volonté politique de soutenir le système de Schengen en crise, qu’ils essaient de s’attirer les suffrages des électeurs en recherchant des solutions nationales et en se désintéressant de Schengen. (…)

Crispation à l’Est

Un sentiment antiréfugiés s’est propagé à travers l’Europe, mais il est particulièrement flagrant dans l’Est, où les gouvernements hongrois, slovaque et polonais sont les chefs de file nationalistes d’une Europe fermée – même s’ils sont très sensibles aux avantages offerts par Schengen. Viktor Orbán, le pugnace dirigeant de droite hongrois, se répand rarement en louanges sur l’EU, mais pour Schengen il fait une exception. “Pour les Hongrois, a-t-il déclaré, Schengen représente la liberté.” Robert Fico, le Premier ministre slovaque, arrive au deuxième rang après M. Orbán pour son mépris des progressistes de l’Europe de l’Ouest. Pourtant, le nombre de passages quotidiens effectués sans contrôles entre Bratislava et Vienne – un trajet de quarante-cinq minutes pour les travailleurs transfrontaliers – est plus important que partout ailleurs dans l’UE.

Dans toute l’Europe continentale – à l’exception de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, qui ne font pas partie de l’espace Schengen –, la zone de libre circulation est intégrée depuis longtemps dans la vie quotidienne des habitants. Chaque jour, des dizaines de milliers de travailleurs transfrontaliers italiens, français et allemands font l’aller-retour entre leur pays et la Suisse sans avoir à se soumettre à des contrôles d’identité. Selon le think tank bruxellois Bruegel, ce chiffre ne représente qu’un faible pourcentage des 1,7 million de transfrontaliers qui en 2014 n’ont pas eu à présenter leurs papiers d’identité pour aller travailler dans un autre pays de l’UE.

Énorme impact sur l’économie

En reliant deux pays appartenant à l’espace Schengen, le pont de l’Oresund, entre Copenhague et la ville suédoise de Malmö, a contribué à créer une zone économique transfrontalière de 4 millions de personnes réputée pour son dynamisme. Quand des contrôles d’identité ont été imposés sur le pont le 4 janvier, 8 000 travailleurs ont subi des retards de quarante-cinq minutes pour rentrer chez eux.

L’érosion de Schengen a également un coût. “Quand les Français ont rétabli des contrôles aux frontières, il y a eu des embouteillages partout pendant trois à quatre heures, souligne Roger Weber, ancien maire du village de Schengen. L’impact sur l’économie est énorme. C’est suicidaire, tout particulièrement à un moment comme celui-ci, où les perspectives économiques sont sombres. On ne peut pas vivre avec des frontières fermées.” De surcroît, on peut se demander si ce regain de nationalisme et la multiplication des contrôles aux frontières vont permettre d’enrayer l’immigration et de lutter contre le terrorisme en Europe. Les attentats sont presque toujours commis par des individus porteurs de passeports de pays de l’UE ou de l’espace Schengen. Les lames de rasoir de la Hongrie n’ont pas réduit le nombre de migrants parvenant à franchir les frontières européennes. Viktor Orbán n’a réussi qu’à dévier leur flux vers les pays voisins.

Coordonner la lutte antiterroriste

Quand Mehdi Nemmouche a abattu quatre personnes à la kalachnikov dans le musée juif de Bruxelles en mai 2014, ce Français était déjà inscrit sur les banques de données qui, même si elles ne sont pas suffisamment exploitées, sont au cœur du système Schengen. Il incarnait l’échec d’un pays bien plus que celui de l’Europe ou de Schengen. Après avoir quitté la Syrie pour la Turquie et pris un vol à destination de Francfort, Nemmouche avait été signalé comme un individu suspect par le Système d’information Schengen (SIS). La police allemande avait alerté les autorités françaises, qui n’ont pas réagi. Cette tragédie montre à quel point la centralisation des renseignements et le partage systématique de l’information par les services de sécurité des vingt-six pays membres de l’UE sont essentiels pour lutter efficacement contre le terrorisme et le crime organisé, qui par définition sont tous deux internationaux et transfrontaliers.

(…) Les agences nationales seraient, dit-on, très réfractaires au partage de leurs renseignements avec les systèmes communs de l’UE, car elles craignent de révéler leurs sources et leurs méthodes de fonctionnement. Une règle d’or, par exemple, veut qu’un service recevant un renseignement ne puisse le partager avec un tiers sans l’autorisation de l’agence qui le lui a fourni.

La situation pourrait changer à cause des événements, les Français insistant particulièrement, depuis les attentats de Paris, pour que les renseignements soient davantage centralisés. Leurs services auraient multiplié par cinq le volume d’informations partagées avec le reste de l’Europe par le biais du SIS. Nul ne sait si ces efforts suffiront à sauver la zone européenne de libre circulation. (…)

(…) … la mort de Schengen ne constitue en aucun cas une réponse aux graves questions posées par l’immigration. “Si l’on ferme les frontières, Daech aura gagné.” (…)

Auteur, pour grande partie, Ian Traynor – Courrier int. (Extraits, certaines parties sont remaniées par MC)- Source