Laïcité et pédagogie !

On devrait voir se réaliser dans les écoles, collèges et lycées, l’exigence ministérielle, présentée dans la circulaire de rentrée 2015, de l’explicitation de la charte de la laïcité aux familles. Celle-ci avance qu’une pédagogie de la laïcité s’appuiera notamment sur le support de la charte pour aider à concrétiser le parcours citoyen de l’élève.

Abdenour Bidar, philosophe, chargé de mission sur la pédagogie de la charte, rappelle que seule une laïcité bien comprise peut devenir une laïcité bien transmise. Il faut donc s’interroger sur cette compréhension de la laïcité par la communauté éducative d’une part, et par les familles d’autre part.

L’actualité récente a ravivé le besoin de donner du sens à ce principe fondateur de la devise républicaine, cela signifie-t-il que l’institution scolaire y parvienne aisément, ou bien que les enseignants soient suffisamment formés pour faciliter cette transmission aux jeunes générations ?

D’une façon plus générale encore, les personnels de l’Education Nationale sont-ils en capacité de faire vivre la laïcité pour eux-mêmes et pour autrui – en l’occurrence les élèves et les familles – dans le respect du sens de ce terme qui ne se réduit pas à celui de neutralité ?

Entre l’exigence de consolidation d’une culture commune (qui ne date pas d’hier en matière de fait religieux comme de connaissance des principes qui fondent la citoyenneté [1] ) et le risque de sacralisation du texte, y a-t-il place pour une pédagogie de la laïcité ? (…)

Le projet politique de la république laïque française

Ce que suppose la laïcité c’est que les hommes peuvent légiférer et instituer une cité par eux-mêmes sans recourir à un sens venu d’un ailleurs transcendant. Ils peuvent faire société en ayant des croyances et des valeurs différentes et sans avoir besoin d’adhérer à un même sacré.

Cette idée révolutionnaire fonde la république. L’idée de République est celle de l’autonomie du corps social. Le peuple d’une république se forme par la libre adhésion à une constitution ayant pour but la plus grande liberté humaine d’après des lois qui permettent à la liberté de chacun de pouvoir subsister de concert avec celle des autres. Chacun peut y vivre librement et singulièrement sous la tutelle de lois dont il est l’auteur.

Le projet républicain de construction de la citoyenneté en France passe ainsi par un respect de toutes les convictions religieuses, politiques et culturelles, mais il exclut l’explosion de la nation en communautés séparées qui s’ignorent les unes les autres. La république n’est pas une simple somme d’individus ou de communautés, elle est une nation une et indivisible, qui met en son sein le projet de construire une vie en commun que les lois visant l’égalité et la liberté renforcent. Enfin elle est une démocratie qui se grandit de chercher à toujours élargir la sphère publique et laïque de la société.

Il y a là tout un projet pédagogique à faire émerger et sans conteste un travail imposant, pour ne serait-ce que faire comprendre les quelques concepts à la fois philosophiques et politiques mis en relation. Mais c’est de l’essence même de la laïcité dont il est d’emblée question, laïcité qui n’est ni simplement tolérance, ou neutralité, mais impartialité et agnosticisme institutionnel, tout autant qu’ouverture à autrui et respect de l’égalité des droits de chaque citoyen.

Il y a enfin à accepter un projet démocratique : ce dernier consiste à ne jamais renoncer à faire la critique des institutions ainsi qu’à toujours viser l’élargissement de la sphère publique. Ce sont ces deux exigences que l’école tente d’inculquer, quelle que soit la discipline enseignée et bien au-delà comme en deçà du champ disciplinaire, de faire vivre au quotidien. C’est en tant que la laïcité est le devoir de parler au nom de la raison, qu’elle peut devenir l’objet d’une réflexion et de discussions que l’école a le devoir et la responsabilité d’encourager, de rendre accessibles, d’encadrer, et enfin de développer.

La pédagogie de la laïcité

Publiée en 2013, la charte de la laïcité vise à rendre clairs le sens et les enjeux du principe de laïcité dans le rapport que celle-ci entretient avec l’ensemble des valeurs de la République. L’ouvrage Pour une pédagogie de la laïcité d’A. Bidar est en ligne, accessible à toutes et à tous. Cependant, peu d’enseignants comme de personnels de l’Éducation Nationale se sont appropriés le texte, comme si la laïcité était un principe entendu, tellement évident qu’il n’était plus besoin d’y revenir [2].

Il aura fallu les attentats de Janvier 2015 pour que la conscience collective d’un manque de formation à la laïcité soit exprimée et partagée, notamment dans le cadre des assises locales et départementales pour les valeurs de la République. Ces assises ont fait émerger, à côté d’une volonté ferme de s’engager pour l’école, une reconnaissance d’ignorance quant à la signification précise de la laïcité ; celle-ci étant confondue avec la simple tolérance (et par conséquent l’acceptation de l’idée de la cohabitation des communautés religieuses ou ethniques les unes à côté des autres) ou considérée comme un principe d’exclusion du religieux de toute la sphère publique.

Le 9 septembre 2013, Vincent Peillon, avait présenté ainsi la charte de la laïcité : « La laïcité de l’École n’est jamais dirigée contre les individus ni contre leur conscience, mais elle garantit l’égalité de traitement de tous les élèves et l’égale dignité de tous les citoyens. Refusant toutes les intolérances et toutes les exclusions, elle est le fondement du respect mutuel et de la fraternité. »

Au lendemain des attentats, un effort d’explicitation de la laïcité s’imposait avec force, en formation initiale et continue, dans les champs disciplinaires, inter-disciplinaires, et inter-catégoriels afin qu’une culture commune puisse enfin exister autrement qu’à travers l’affichage d’un texte que peu d’élèves regardaient, que peu d’adultes de la communauté éducative connaissaient.

Composé de 15 articles, le texte de la charte de la laïcité, avouons-le, ne se présente pas d’emblée comme accessible à tout un chacun. Souvent considérés comme abstraits, ces articles méritent donc d’être accompagnés, explicités et illustrés. A. Bidar a proposé un commentaire en ligne de chaque article, avec le soutien de Canopé. La Ligue de l’enseignement a proposé une réécriture accessible aux enfants [3]. Dans nombre d’écoles, collèges ou lycées, la charte de la laïcité est alors devenue un objet de réflexion mieux appréhendé, en s’inscrivant dans divers projets qui ont pour caractéristique commune d’avoir mis au travail des acteurs différents, de l’élève au chef d’établissement, en passant par l’agent de service ou la / le documentaliste [4]. Sans cela, le risque premier est de renforcer « le mythe de l’instruction pure », selon l’expression de Philippe Meirieu [5], attitude qui guette tout enseignant ayant la faiblesse de croire qu’il suffit de savoir pour pouvoir, savoir quasi magique, opérant par arrachement à soi, à ses conditions matérielles, comme spirituelles d’existence.

Comme la magie n’opère pas, il faut accepter que le temps fasse son œuvre tout « en proposant des moyens concrets de faire naître et de développer l’esprit critique de l’élève à tous les niveaux ». Le Haut conseil à l’intégration remarquait ainsi dans ses Recommandations relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics [6], qu’il « faut apprendre aux élèves à se constituer comme subjectivité autonome, à construire une identité personnelle, même distincte de l’identité collective du groupe ethnique, social ou religieux auquel ils appartiennent.” (…)


Brigitte Estève-Bellebeau, chercheur en philosophie sociale – Extrait d’un article lu dans la revue « Carnets Rouges » N° 4 – Dossier Laïcité.


 

  1. Voir en particulier les actes du séminaire national sur le fait religieux – novembre 2002.
  2. On pensera en particulier à l’affaire du collège Gabriel Havez de Creil en septembre 1989 et également au rapport Obin de l’Inspection de l’EN 2004 qui, en 2004, donnait l’alerte sur la montée des communautarismes et des manifestations d’appartenance religieuse à l’école, des refus de mixité, de visiter des églises, des luttes pour supprimer le sapin de Noël à l’école etc.
  3. La charte de la laïcité expliquée aux enfants, Milan, 2015
  4. Voir en particulier l’action menée par le lycée Theuriet de Civray.
  5. Philippe Meirieu, Le mythe de l’instruction pure, article paru dans le Café Pédagogique, 13/02/15
  6. Les défis de l’intégration à l’école, Paris, La Documentation française, 2011, p. 98-99. « L’école doit réapprendre à se concevoir au-delà de la transmission des savoirs, comme ce lieu d’apprentissage de la liberté intellectuelle et individuelle où le jeune esprit apprend à interroger ses propres convictions et à développer un esprit critique. Un enseignement laïque fait donc prendre conscience à chacun de son statut d’individu »