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A 26 ans, elle a fui la dictature érythréenne pour essayer de gagner la Norvège. Passeurs violeurs, barque de fortune, jungle immonde de Calais, blocage en Allemagne : récit d’une survie.

En 2015, en entraînant mon mari, j’ai trouvé le courage de quitter ma famille et de fuir ma vie. Sans en avertir mes parents : ils m’auraient barré la route. Ils connaissent les dangers mortels de la migration vers l’Europe. Mes amis, qui ont tous été enfants soldats, comme moi – et comme l’ensemble des adolescents érythréens –, avaient déjà déguerpi. Désertant la dictature, la répression sanglante et les camps militaires.

J’étais la dernière à résister et à espérer, chaque jour, le retour de la paix et la réouverture de l’université. En juin, enceinte, à 26 ans, j’ai renoncé. Je me suis rendue à l’évidence. En Érythrée, pour exister, la jeunesse doit s’en aller. Et payer le prix de son départ : des milliers de dollars versés à des passeurs, fidèles alliés des gouvernements en place.

De camion en camion, nous avons rencontré l’horreur

Du Soudan à la Libye en passant par le Sahara, ces passeurs sont tes pires ennemis. Ils avaient déjà tué plusieurs de mes amis. Et partout, ils continuaient à séquestrer, violer et assassiner ceux qui ne payaient pas la “taxe douanière”. Sans se gêner pour s’adonner, au passage, à un trafic d’organes juteux. Mon cousin de Norvège et la famille de mon mari ont réussi à récolter des fonds. A l’église, partout, n’importe où. Ils se sont battus pour que nous puissions filer vers la Méditerranée.

“Le viol pour les femmes et la torture pour les hommes”

Mon mari et moi avons eu de la chance, nous n’avons presque jamais été séparés. Mais de camion en camion, nous avons rencontré l’horreur : le viol pour les femmes et la torture pour les hommes, nos compagnons de voyage. Moi, j’étais épargnée parce qu’enceinte. Ensemble, nous avons vu la mort et la monstruosité. Jusqu’en Libye. Là-bas, nous avons dû scander “Allahou Akbar” pour satisfaire les gardes-côtes libyens. Nous sommes chrétiens, mais peu importe : ceux qui refusaient subissaient le pire.

En mer, notre barque cabossée a commencé à couler. Nous étions deux cents à bord, priant contre la mort. Un avion a survolé la zone. Repérés, nous étions sauvés. MSF est intervenu pour nous conduire à la frontière italienne. En Sicile, encadrés quelques jours par la Croix-Rouge, nous avons retrouvé forces et espérance. Suffisamment pour reprendre la route. Direction l’Angleterre, en passant par Milan, Paris puis Calais.

Je suis arrivée gare de Lyon, sonnée, épuisée et paumée

Paris, c’était la ville de mon enfance. J’ai grandi en rêvant de ses lumières. Petite, je n’aurais jamais imaginé y débarquer avec une dégaine de réfugiée. Je suis arrivée gare de Lyon, sonnée, épuisée et paumée. Où aller, à qui parler, où me réchauffer ? J’ai apostrophé chaque passant. Rien, aucune aide.

“Je me souviens des jeunes Parisiens”

Je me souviens des jeunes Parisiens. Leurs aînés se montraient plus bourrus, mais eux savaient être à l’écoute. Bienveillants, tous. Bien que démunis de toute solution. Seule information pêchée : pour aller à Calais, il faut prendre le métro et rejoindre la gare du Nord. Mais pas le soir, “trop de fous y rôdent la nuit”, m’avait glissé un jeune.

Alors je me suis assise et je me suis endormie. Une nuit glaciale, le visage plaqué contre le bitume de la gare. Dès l’aube, j’ai sauté dans le premier train pour Calais. J’y ai rencontré une vingtaine d’autres réfugiés. A notre arrivée : cinquante policiers. Ils nous ont arrêtés. J’ai compris que c’était le moment d’être emprisonnée. Mais non, “Go, nous ont-ils dit, go to the jungle !”

La jungle ? Drôle de nom…

Je n’ai pas saisi tout de suite mais j’ai déguerpi. Quelle jungle ? Pas le temps de comprendre. Il fallait marcher, rester en mouvement. Dans le centre-ville, un monsieur s’est arrêté en voiture. Sans s’expliquer, il nous a passé des bouteilles d’eau et nous a souri. Lui aussi nous a indiqué la jungle. Drôle de nom. Mais je m’y suis dirigée.

“Une vision atroce et apocalyptique”

A l’arrivée, j’ai compris ce qui m’attendait. J’allais crever ici. Autour de moi, des centaines de réfugiés avaient été entassés là, au milieu de nulle part, sans abri ni droits. Une vision atroce et apocalyptique. On parle de jungle parce que l’État français croit avoir affaire à des animaux. C’était évident désormais.

J’avais mis les pieds, sans doute, dans l’une des pires zones de l’histoire de l’humanité. Je me fichais désormais de l’Angleterre. J’ai voulu décamper, partir le plus loin possible. Mais j’étais affamée et sans force. Il ne restait plus qu’à trouver un coin disponible et construire un cabanon de fortune, comme les autres.

Je découvrais une ville massacrée par le terrorisme

J’ai tenu trois semaines dans cette shitty jungle. Dans la colère et la honte. Dans la boue, le froid, l’humidité et le danger. Puis je suis tombée malade, physiquement et psychologiquement. J’étais à bout, en pleine déroute. Quelques jours plus tard, mi-novembre, j’ai rencontré des Parisiens de passage à Calais. Ils découvraient le camp et sa débâcle. Atterrés, ils ont pleuré. Et ils ont su réagir.

“Avec eux, je n’étais plus un animal”

Sans attendre, ils nous ont pris sous leur aile. Avec eux, nous avons rejoint Paris. Chez eux, pour la première fois depuis des mois, j’ai retrouvé de la douceur et de la chaleur. C’est la première fois que j’ai côtoyé des Blancs de si près. Avec eux, je n’étais plus un animal. J’étais accueillie et écoutée. Réintégrée dans la civilisation.

Deux jours plus tard, Paris était attaqué. Aux côtés de mes hôtes, je découvrais une ville massacrée par le terrorisme. Ensemble, nous sommes allés devant le Bataclan et sur la place de la République. J’étais horrifiée, pétrifiée et ravagée de tristesse. J’ai eu peur, parce que la violence nous rattrapait et parce que je savais que les frontières se refermaient sur moi. Les contrôles allaient s’amplifier et il serait sans doute difficile de rejoindre la Norvège, notre destination finale. Alors nous avons fui Paris, immédiatement.

Je suis toujours parquée dans un centre pour réfugiés

Mais la police allemande nous a stoppés à la frontière, forcés à enregistrer nos empreintes et nous a intimé de demander l’asile à l’Allemagne. Maintenant, depuis trois semaines, ma vie est en Allemagne, me dit-on. Alors j’apprends l’allemand. Pourquoi pas, après tout.

En cette fin d’année, je suis toujours parquée dans un centre pour réfugiés mais je sens que je m’en sortirai. Je sens que je pourrai étudier et que je parviendrai à devenir avocate. Plus que jamais, je connais la force du droit : le dernier rempart contre la monstruosité. En cette fin d’année, je suis protégée par l’espoir. Le même qui m’a poussée à quitter l’Érythrée.

La vie m’attend, en 2016.

Olivia Müller – Les Inrocks – Source http://abonnes.lesinrocks.com/2015/12/29/actualite/2015-vue-par-une-refugiee-erythreenne-11793180/